‹ Études littérairesChapitre 6 sur 38 · CHAPITRE II · texte numérisé non relu

CHAPITRE II

Le père de Boursault; l'enfance et l'éducation du poète à Mussyl'ÉYèque. — 11 arrive à Paris; il écrit sa première comédie à quinze ans, en 1653. — Les maîtres du théâtre à cette date : les deux Corneille , Boisrobert , Scarron. — Ses protecteurs : la duchesse d'Angoulême, bru de Charles IX; le duc deMontausier. — Attaque étourdie contre Molière : le Portrait du peintre. — Dure riposte du grand poète. — Mot de Chamfort sur la querelle.

C'est dans une petite ville de la Champagne, à Miissy-sur- Seine ou Mussy-l'Évêque, aujourd'hui simple chef-lieu de canton du département de l'Aube, que naquit Edme Boursault, au mois d'octobre 1638. Son père, qui avait passé sa jeunesse dans les armées du roi, n'y avait pas contracté le goût de la discipline et de la règle. La vie militaire paraît n'avoir été pour lui qu'une école de dissipation et de vices. Sa fortune, car il avait du bien, était réservée tout entière à ses plaisirs. Le petit Edme Boursault eut-il le malheur de perdre sa mère dès les premiers jours de son enfance? C'est une conjecture à peu près certaine, car on ne trouve aucune trace d'une protection veillant sur ses jeunes années. S'il lui arrive une fois de nommer sa mère dans ses lettres, c'est seulement pour dire qu'elle n'a jamais quitté sa ville natale, tandis que son père a couru le monde et rodé partout. D'ailleurs, aucun souvenir de celle mère, dont il semble ne garder qu'une image très lointaine. ISul guide, nul maître

auprès de l'enfant. Le père a un autre emploi de sa richesse, il entend ne pas en consacrer la moindre part à l'éducation de ce petit drôle. Qu'il grandisse au hasard avec les bambins de son âge et les gens de la maison. C'est bien assez pour lui débrouiller l'esprit. A quoi bon des maîtres de latin, et même des maîtres de français? Est-ce que le champenois ne suffit pas? Ainsi a fait le père en son temps, ainsi fera le fils à son tour. Quand le moment viendra de prendre le sabre ou le mousquet, il n'en sera pas plus manchot qu'un autre pour avoir négligé la grammaire. Telles étaient les raisons que cet excellent père se donnait à lui-même quand il lui arrivait par hasard de vouloir se justifier.

Comment se manifesta chez l'enfant une vocation toute différente? Comment le fils du guerrier (c'est le titre que Boursault lui donne) se trouva-t-il un jour envoyé à Paris? Est-ce quelque personne influente du pays, qui, voyant cette bonne petite physionomie, cet esprit vif et enjoué, déjà si amoureux des lettres, engagea le père à ne pas lui imposer une vie de fainéantise? Ici, on pense naturellement à l'un de ces grands personnages avec qui Boursault entretiendra plus tard une correspondance assidue. Mussy-l'Évêque dépendait du diocèse de Langres; son nom en garde le souvenir, et aujourd'hui encore les touristes ne manquent pas d'y visiter l'ancien château desévêques de Langres, le seul monument de la petite ville champenoise. Or, un grand nombre des lettres de Boursault sont adressées à Mgr l'évêque et duc de Langres, pair de France. Ne serait-ce pas ce duc-évêque, alors simple abbé, ou l'un de ses prédécesseurs, qui aurait décidé le père à choisir pour l'éducation de son fils un autre horizon que celui de sa petite ville? Quoi qu'il en soit, Edme Boursault arrive à Paris en 1651. 11 a treize ans

à peine. Qui l'a amené? qui prend soin de lui? quel maître va diriger ses études? On ne sait.

Le premier qui ait parlé du jeune chercheur d'aventures, l'auteur de V Avertissement placé en tête de l'édition de son théâtre par sa petite-fille Hyacinthe Boursault, résume ces années d'apprentissage de la façon la plus brève et la plus cnigmatique : « Il ne parlait, nous dit-on, que franc-champenois et ne savait par conséquent que fort grossièrement la langue française. Cependant en peu de mois ce jeune homme sut de lui-même se tirer de cette barbarie, et il par vint en moins de deux ans à pénétrer toutes les beautés et toutes les délicatesses d'une langue qu'il a possédée dans la plus exacte et la plus parfaite pureté. » Ainsi parle l'auteur de l'Avertissement, c'est-à-dire le fils même du poète, le ihéatin Boursault, que nous retrouverons plus tard sur notre chemin.

Voilà deux années bien employées, si bien et si efficacement employées qu'au bout de ce noviciat le fugitif de Mussy-l'Évêque débute dans le monde des lettres parisiennes par une comédie en vers intitulée : le Mort vivant. N'allez pas le juger avec trop de rigueur:

Surtout considérez, illustres seigneuries,

Comme l'auteur est jeune, — et c'est son premier pas.

Il a quinze ans, il a de l'esprit, de la verve, de la gaieté; ne lui demandez pas autre chose. Soupçonne-t-on à quinze ans les secrets de la nature humaine? 11 a lu les imbroglios que son temps a mis à la mode, il imite ce qu'il a sous les yeux ; il s'inspire de Scarron ou de Thomas Corneille.

On confond trop souvent les périodes quand il s'agit du dix-septième siècle. Pour marquer avec précision dans quel

milieu se développa l'esprit de Boursault, il faut absolument savoir quelle était vers 1653 la situation du théâtre et de la littérature courante. Un clerc pour quinze sous... J'imagine que le jeune clerc allait souvent au théâtre, non pour critiquer la défaillance d'un maître, mais au contraire pour applaudir son nom et sa voix, pour s'amuser des comédies nouvelles, pour assister à l'escrime du dialogue, pour apprendre cette langue française qu'on avait oublié de lui enseigner à Mussy-l'Évêque. A force de voir jouer des pièces de théâtre, il voulut en composer lui-même. Écouter, inventer, deux opérations fort différentes qui se confondent aisément chez l'écolier. Il arriva plus d'une fois à Boursault d'inventer le lendemain ce qu'il avait entendu la veille. Quel était donc en 1653 l'aspect général du domaine des lettres? Et, comme c'est de quinze à vingt-cinq ans que ses idées littéraires prirent l'essor, quelles furent aux dix années suivantes, de 1653 à 1663, les œuvres le plus en vue, celles qui devaient le plus frapper un esprit ouvert à toutes les impressions du dehors?

En 1653, le nom qui domine tout, c'est le nom de Corneille, de Corneille l'aîné comme disaient les contemporains, du grand Corneille comme dit l'histoire. C'est lui qui a créé le théâtre. Vingt années de succès l'ont mis hors de pair. Il a écrit des chefs-d'œuvre qui lui assurent l'immortalité. Si sa voix tombe aujourd'hui, son ardeur ne s'éteint pas. Sans cesse, d'une œuvre à l'autre, il essaye de renouveler son inspiration par la hardiesse et la variété des sujets. Il vient de faire représenter Don Sanche et Nicomède, il va donner Pertharile dont une seule situation contient en germe VAndromaque de Racine. Qu'il tombe ou se relève, de la Toison d'or à Sertorius, et de Sophonishe à Othon, il est le maîlre

incontesté. Et qui donc pourrait lui disputer le premier rang, dans quelque genre que ce soit? Au commencement de cette période dont nous parlons, Racine est encore un écolier de Port-Royal, étudiant le grec et le latin sous la direction de Lancelot; Molière court encore la province, et nul ne prévoit quelles batailles, c'est-à-dire quelles victoires l'attendent à Paris. Que fait Boileau, que fait La Fontaine à cette date? L'un n'est pas encore sorti de la poudre du greffe, l'autre n'a pas encore quitté ces bois et ces prairies de la Marne où le garde forestier nous prépare un si merveilleux poète. Ils ne s'ignorent pas, j'en suis sûr, mais le monde les ignore. Bref, Corneille est seul, occupant les hauteurs et dominant la multitude. Au-dessous de lui, bien audessous, est son frère Thomas, qui passe de la comédie à la tragédie, de Timocratc à Jodelet prince avec une facilité sans pareille; après quoi, les noms les plus célèbres sont deux représentants de la génération antérieure, Boisrobert et Scarron, auxquels vient se joindre le jeune Quinault. Toutes ces influences se retrouvent dans l'éducation littéraire de notre poète. Les Corneille d'abord ont dû attirer le jeune enthousiaste. Parmi les écrivains de notre siècle, j'entends parmi ceux qui ont débuté il y a une trentaine d'années, en est-il beaucoup qui n'aient commencé par adresser une profession de foi et de dévouement à Lamartine, à Victor Hugo, à Michelet? C'est vers 1653 que Boursault adresse ses premiers hommages aux deux Corneille. 11 ne distinguait pas encore entre les deux frères, et ni l'un ni l'autre n'en paraissait surpris. Cette confusion n'offusquait pas plus le juste orgueil de l'aîné qu'elle ne gênait la modestie du cadet. On sait que l'auteur du Cid et l'auteur de Doji Bertrand de amarrai se prêtaient fraternellement bien des choses :

Les deux maisons n'en faisaient qu'une.

Les clés, la bourse était commune.

Les femmes n'étaient jamais deux, Tous les vœux étaient unanimes.

Les enfants confondaient leurs jeux, Les pères se prêtaient leurs rimes, Le même vin coulait pour eux.

Boursault confirme par un trait de plus ces vers du bon Ducis. Les deux frères qui se prêtaient leurs rimes trouvaient tout naturel aussi de recevoir les mêmes témoignages de dévouement cordial. C'est donc vers 1653 que Boursault, à peine âgé de quinze ans, se déclara le disciple et l'ami des Corneille, un disciple toujours prêt à épouser leurs querelles avec passion. Comment en douter lorsqu'on voit le grand Corneille, pendant tout le reste de sa vie, appeler Boursault son enfant, et Thomas Corneille lui montrer jusqu'au dernier jour une amitié si reconnaissante et si fidèle?

A cette influence des vétérans glorieux se joignait celle des conscrits impatients. Quel âge avait Quinault lorsqu'il fit représenter sa première comédie, les Rivales? C'était en 1653; Quinault n'avait encore que dix-huit ans. Boursault ne put voir celte œuvre du nouveau venu sans se sentir mordu par l'aiguillon. Je ne parle ici que de l'excitation causée à un esprit avide par ce fait d'un jeune poète s'essayant sitôt sur la scène. AncJiio, se dit-il. Notez bien que Boursault n'était son cadet que de trois années; Boursault était né en 1638, Quinault en 1635. Ce n'était pas d'ailleurs le genre de Quinault qui le tentait, il suivait plutôt l'exemple des aînés, c'était la gaieté de Scarron, la bonne humeur de Thoma Corneille, qui provoquaient sa verve. L'auteur de Don Japhet d'Arménie et l'auteur de Don Bertrand de Cigarral avaient

pris certains sujels espagnols pour les habiller à la française,: Les situations romanesques n'étaient que le cadre où se déployait une fantaisie moqueuse. C'est même leur principal titre, comme poètes comiques, d'avoir débarrassé la scène française des prétentions et de l'enflure espagnoles. Tel est aussi, je ne dirai pas le mérite, mais l'intérêt, le seul intérêt des premières pièces de Boursault, le Mort vivant, Us Cadenas, le Médecin volant, les Kicandrcs ou les Menteurs qui ne mentent point. Ce sont des études de style, du style comique du temps, composées par un écolier naïf à l'imitation de Scarron et de Thomas Corneille. L'invention est confuse, la langue est un peu vulgaire; çà et là cependant l'entrain , la bonne humeur, une certaine franchise de dialogue, annoncent des qualités aimables et un esprit bien doué. Au milieu de grossièretés révoltantes (dans le Médecin volant, par exemple) , on rencontre certains traits qui soutiennent a comparaison avec telle situation du Médecin malgré lui. Voici Crispin affublé par son maître d'une soutane doctorale et débitant sa science, citant ses auteurs, entremêlant tous les noms à tort et à travers : Polyeucte et Virgile à côté de Jodelet, Robert Vinot à côté de Scipion l'Africain. Il prononce de grands mots dont il ignore le sens, il parle d'encyclopédie et d'apothéose, il signale riniluence du Cancer, du Zodiaque, de Saturne, qu'il a l'air de saluer comme des maîtres :

Et s'il faut qu'avec eux j'en demeure d'accord, Rien n'abrège la vie à l'égal de la mort. Ce sont de ces auteurs les leçons que j'emprunte- Votre lille, à propos, serait-elle défunte?

FERNAND

Non, monsieur.

Mange-t-elle?

Un petit, grâce aux dieux.

CRISriN.

Elle n'est donc pas morte?

FERNAND

EllePnenni,

CRI s PIN.

Tant mieux.

Je m'en réjouis fort.

F E li N A N D.

Et de quoi? Cette vie Avant la fin du jour lui peut être ravie.

Page 1