‹ Études littérairesChapitre 7 sur 38 · CRISPIN · texte numérisé non relu

CRISPIN

Elle a donc quelque mauvais dessein, Puisqu'elle veut mourir sans aucune ordonnance. Quand un homme se trouve en état de périr, Toujours un médecin doit l'aider à mourir, Et c'est faire éclater des malices énormes Que vouloir refuser de mourir dans les formes. Instruisez votre fille et lui dites du moins, Pour mourir comme il faut, qu'elle attende mes soins. Son àme à déloger est trop impatiente.

Voilà lin Style franc, une bonne facture; ce sont des vers 1 la vieille marque. Molière a pu s'en souvenir même dans a prose du Médecin malgré lui. Quant aux plaisanteries du

fond, elles remontent aux Italiens; seulement, cette fois encore, comme avec Boisrobert, comme avec Cyrano de Bergerac et Rotrou , Molière fécondait l'idée comique à peine entrevue de ses prédécesseurs, et, par les trésors qu'il en faisait sortir, y mettait son empreinte souveraine. C'est le vrai sens du mot si souvent cité à faux : « Je prends mon bien oii je le trouve. »

Nos lecteurs s'exposeraient à une déception s'ils espéraient rencontrer dans ces comédies de la jeunesse de Boursault, le Mort vivant, le Médecin volant, les Cadenas , les Kicandres , beaucoup de passages comme celui que je viens de reproduire. Je les avertis consciencieusement que j'ai pris le dessus du panier. On peut dire seulement, sans rien surfaire, qu'au milieu des faiblesses et des trivialités de ces comédies, il y a une facilité naturelle incontestable. Ce qui manque à Boursault et ce qui lui manquera toujours, c'est la difficulté acquise. Cette aisance, cette souplesse, ce tour aimable et gai (h part les licences imitées de Scarron)^ que présentent ses premiers écrits, devaient être plus visibles encore dans sa personne. Vers 1660, on le trouve secrétaire des commandements de la duchesse d'Angoulême , et comm.encanl déjà avec les grands seigneurs du temps ce commerce épistolaire qui sera une des grandes occupations de sa vie. Complimenteur, trop enclin à rechercher le prix de ses compliments, il n'est pas cependant de la race des flatteurs à gages. Ceux-là, on les paye, on ne les estime point; Boursault, dès le premier jour, inspira la sympathie etTestime. Ses patrons les plus illustres le traitent avec amitié. On aime sa bonne grâce, sa bonne humeur, l'honnêteté de ses relations, l'indépendance naïve de son caractère. Il a reçu quelque libéralité de Fouquet par l'entremise de Polisson : après la chute

du surintendant, il leur reste fidèle à tous deux. La première des lettres de Boursault est un hommage à Pélisson, défenseur de Fouquet. On y trouve des passages comme celui-ci : (( Quelle foule de gens suivaient le pauvre M. Fouquet dans sa fortune, qui, dans sa disgrâce, n'ont pas fait semblant de le connaître, ou qui ne l'ont connu que pour rendre son malheur plus grand!... Le personnage que vous avez fait dans son malheur est plus glorieux pour vous que celui que vous faisiez dans sa prospérité, et quoique vous fussiez le canal par où coulaient les grâces dont on peut dire qu'il était la source , il y a bien plus de grandeur d'âme à l'avoir servi quand il a été abandonné de la fortune que lorsque la fortune le suivait. »

Elle est très longue et très honorable, cette liste des pro* tecteurs de Boursault : au premier rang, voici le duc de Montausier, l'auslère Montausier, l'homme au jugement libre et aux rudes paroles, celui qui eût été fier de se voir reconnu dans l'Alceste de Molière, celui dont Boileau s'est efforcé de désarmer la rigueur; Montausier appréciait singulièrement le caractère de Boursault. Lorsqu'il eut le malheur de perdre sa femme, Boursault lui adressa ses compliments de condoléances et en reçut la réponse que voici :

(( De quinze ou seize cents lettres qui m'ont été écrites sur la mort de madame de Montausier, je n'en ai point reçu. Monsieur , qui m'ait plus donné de consolation que la vôtre. Il est vrai, comme vous me le mandez, qu'elle se faisait beaucoup de plaisir d'obliger toutes les personnes de mérite; et si elle eût vécu plus longtemps, vous ne devez point douter que vous n'eussiez été de ce nombre. C'est un malheur pour vous qu'elle ne vous ait pas connu plus tôt; Offrez-moi , je

VOUS prie, des moyens de le réparer, et vous verrez que je suis. Monsieur, votre très humble et affectionné serviteur.

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