‹ Études littérairesChapitre 9 sur 38 · LE COMTE · texte numérisé non relu

LE COMTE

Imprimée.

Ho! mes laquais, Picard, Béarnais, La Ramée. (Un laquais vient, et le comte lui dit :)

Sous la tapisserie, au-dessous du miroir, Tu verras cette clef, je la mis hier soir.

De toutes les menées de ses adversaires, voilà celle que Molière redoutait le plus. Prétendre qu'il avait visé telle personne en traçant tel personnage, assurer quela clef existait, qu'elle était imprimée et serait connue un jour, c'était lui rendre le plus mauvais office. Molière le dit expressément dans la scène m de V Impromptu. C'est là que l' homme de qualité prié de juger la querelle des deux marquis ridicules et de dire lequel a été joué dans la Critique, affirme que ce n'est ni l'un ni l'autre. « Vous êtes fous tous deux de vouloir vous appliquer ces sortes de choses ; et voilà de quoi j'ouïs l'autre jour se plaindre Molière, parlant à des personnes qui le chargeaient de même chose que vous. Il disait que rien ne lui donnait du déplaisir comme d'être accusé de regarder quelqu'un dans les portraits qu'il fait; que son dessein est de peindre les mœurs s^ns vouloir toucher aux personnes, et que les personnages qu'il représente sont des personnagesen l'air, et des fantômes proprement, qu'il habille à sa fantaisie pour réjouir les spectateurs ; qu'il serait bien fâché d'y avoir jamais marqué qui que ce soit, et que si quelque chose était capable de le dégoûter de faire des comédies, c'étaient les ressemblances qu'on y voulait toujours trouver.,. » Il faut relire toute cette page; elle est charmante d'un bout à l'autre et ne laisse prise à aucun doute. Le passage du Portrait du peintre sur la clef imprimée que

possède le comte avait évidemment blessé Molière. Je me hâte d'ajouter que Boursault n'insiste pas, et que le comte a tout l'air d'un hâbleur. Cette fameuse clef impatiemment attendue, le laquais ne la rapporte point :

Je n'ai point vu de clef que la clef de la porte.

Il n'y avait donc là qu'une insinuation, mais l'insinuation avait suffi pour irriter le grand poète.

En résumé, l'exécution de Boursault par Molière dans Vlmpromplu de Versailles paraît un châtiment bien peu proportionné à l'offense. Il faut certes que cela soit, puisqi^e Chamfort, si peu tendre pourtant, si disposé à s'accorder tout en fait de vengeances littéraires , a reproché à Molière cette scène de V Impromptu comme la seule mauvaise action de sa vie.

Une chose non moins étrange que cet emportement de Molière, c'est la douceur que lui opposa Boursault. Le pauvre diable avait reçu de terribles coups ; un seul parut l'atteindre. Quoi ! on ne me laissera pas même l'honneur d'avoir attaqué Molière ! Je ne serai pas l'auteur de ma comédie ! Je n'aurais été qu'un prête-nom ! Cette idée révolte le jeune écrivain, et, faisant imprimer sa pièce, il y met une préface dédaigneuse oii il rend insulte pour insulte. Avait-il raison de revendiquer absolument cette paternité? Avons-nous eu tort de dire que toute une mêlée d'opposants, hommes du monde et comédiens, l'avait poussé au combat? Voici l'explication qui concilie tout. Oui, certes, le Portrait du peintre est l'œuvre de Boursault tout seul, etxe serait faire tort au Parnasse contemporain, comme dit Boursault, que de lui attribuer « un si médiocre ouvrage » . Boursault ajoute : « Les grands hommes n'ont pas d'occupations si frivoles, ils ne

tre^vaillent que lorsqu'il y a de la gloire à acquérir, et c'est dire assez clairement que Molière n'a rien à craindre d'eux. » Mais si le Parnasse, si les grands hommes (Corneille et son frère évideramenl) n'ont pris aucune part à cette comédie, il est évident que des influences très diverses, sans que Boursault lui-même en eût conscience , lui ont mis les armes à la main. Boursault le nie, qu'im.porte ! il est trop intéressé dans le débat à cette date pour tenir un autre langage. J'en crois plutôt Molière, qui répète ici les nouvelles de la ville et de la cour; j'en crois surtout le témoignage ultérieur de Boursault lui-même et de sa famille. Lorsque sa petite-fille, madame Hyacinthe Boursault, publia en 1725 le Théâtre de feu Monsieur Boursault, le fils du poète mit en (ête du premier volume un Avertissement où se lisent ces mots : .. Cefut dans le même temps qu'on l'obhgea presque malgré lui à faire la critique d'une des plus belles comédies de Molière qui est y École des femmes. C'est pour obéir à ceux qui l'y avaient engagé, et à qui il ne pouvait rien refuser, qu'il fit jouer en 1663 sa comédie du Portrait du peintre sur le théâtre de l'Hôtel de Bourgogne. »

Que vous en semble? On l'obligea presque malgré lui. Et qui donc? Des personnes auxquelles il ne pouvait rien refuser. Voilà des témoignages assez clairs. Je ne m'étonne plus que Boursault, quinze ans plus tard, oubliant les outrages de V Impromptu de Versailles et ne se souvenant plus que de sa propre étourderie, ait voulu en effacer le souvenir dans ce poétique prologue consacré à la gloire de Molière.

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