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CHAPITRE III

Boursault, attaqué par Boileau dans les premières satires (16G6), réplique par une comédie : la Critique des satiresde M. Boileau. — Requête de Boileau pour en faire interdire la représentation. — Lettre de Boursault à Gilles Boileau sur les devoirs de la satire. — Publication de la comédie sous un nouveau titre : la Satire des satires (1669). — Visite de Boursault à Boileau aux bains de Bourbon, en t687. — Réconciliation des deux poètes. — Le nom de Boursault disparaît des satires. — Ses critiques paraissent avoir exercé une influence heureuse sur l'inspiration de Boileau.

Ce fut vraiment une affaire très chaude que cette bataille littéraire de 1663, très chaude pour Molière attaqué par tant d'ennemis, très chaude aussi pour le pauvre Boursault, qui, engagé sottement dans la mêlée, y attrapa des horions si violents. La même élourderie qui avait attiré sur lui la vindicte de Molière l'exposa bientôt à d'autres coups d'estoc et de taille. Il y avait alors à Paris un jeune poète de vingtsept ans dont les œuvres, transcrites plus ou moins fidèlement et colportées sous le manteau, commençaient à exciter une singulière émotion. C'était un esprit franc et libre, amoureux du vrai, ennemi du faux, du fade, du médiocre, un artiste né censeur, à qui la haine d'un sot livre inspirait de généreuses colères. Bossuet a parlé quelque part des chiens lïiuets qui ne savent pas japper; celui-là savait crier et inordre. Il avait le flair du mensonge; tout fat lui déplaisait; c'est lui qui le déclare, en s'appliquarU avec verve cette image du chien de garde :

48 UN POÈTK COMIQUE

Je le poursuis partout, comme un chien fait sa proie, Et ne le sens jamais qu'aussitôt je n'aboie.

Ces aboiements, qui faisaient déjà beaucoup de bruit, en annonçaient d'autres encore et de plus menaçants. Le poète prévenait le public, surtout le public des auteurs, qu'on aurait affaire à un critique sans complaisance. Il parlait de sa rusticité, de sa grossièreté, de la force qui le poussait à ne rien déguiser, à nommer chaque chose et chaque homme par son nom :

Je suis rustique et fier, et j'ai l'âme grossière; Je ne sais rien nommer, si ce n'est par son nom ; J'appelle un chat un chat et Roliet un fripon.

Avec cela, il était capable d'enthousiasme; la haine qu'il avait des sottises du temps ne faisait que le rendre plus sensible aux œuvres du génie, à celles-là même qui différaient le plus de ses propres inspirations. Il venait d'écrire en 1662 toute une dissertation sur la Jocondc de La Fontaine pour montrer comment le poète était resté poète en s'inspirant d'Arioste, tandis qu'un plat traducteur, M. de Bouillon, n'était autre chose qu'un copiste infidèle. L'année suivante, quand il vit V Ecole des femmes attaquée de toutes parts, il se mit résolument du côté de ceux qui soutenaient le charmant et hardi poète, comme si, pressentant dès 1663 l'auteur du Tartuffe et du Misanthrope, il eût voulu le préserver du découragement. C'est du milieu de la bataille que ces strophes aimables prirent leur vol :

En vain mille jaloux esprits, Molière, osent avec mépris Censurer ton plus bel ouvrage; Sa charmante naïveté S'en va pour jamais d'âge en âge Divertir la postérité.

Que tu ris agréablement!

Que tu badines savamnnent!

Celui qui sut vaincre Nuinance, Qui mit Carthage sous sa loi, Jadis, sous le nom de Térence, Sut-il mieux badiner que toi?

Ta muse avec utilité

Dit plaisamment la vérité;

Chacun profite à ton école;

Tout en est beau, tout en est bon;

Et ta plus burlesque parole

Vaut souvent un docte sermon.

Laisse gronder tes envieux ; Ils ont beau crier en tous lieux Qu'en vain tu charmes le vulgaire, Que tes vers n'ont rien de plaisant.

Si tu savais un peu moins plaire, Tu ne leur déplairais pas tant.

On devine si l'auteur de ces vers dut épargner l'imprudent qui venait de faire jouer le Portrait du peintre. Attaquer un ennemi de Molière, c'était double profit pour Despréaux ; il vengeait un grand poète en même temps qu'il ajoutait un nom à la liste de ses victimes. Précisément à celte date il composait une œuvre où, délibérant avec luimême sur les raisons de renoncer à la satire, il finissait par repousser tous les conseils pusillanimes et s'obstinait dans sa résolution d'être le poète satirique de la France. L'occasion était bonne pour lancer un irait à Boursault; Boileau ne la manque point. On se rappelle l'enchaînement des idées : — Prenons garde, se dit le bourgeois de Paris, tout cela finira mal. Écrire d'ennuyeux éloges, à la bonne heure ! Voilà une œuvre qui n'expose à aucun péril. Donc, ô muse téméraire, s'il faut absolument que vous rimiez, exercezvous à rimer des panégyriques. Je ne puis, répond le poète.

50 UN POETE COIMIOUE

Ces louanges-là me paralysent. J'ai beau me torturer l'esprit, l'inspiration m'abandonne, la rime s'enfuit, la langue résiste, et s'il me vient quelques vers à la pensée, ce sont des vers plus forcés encore et plus durs que ceux de Chapelain. Quelle différence, si c'est la raillerie qui m'appelle!

Alors, certes, alors je me connais poète. Phébus, dès que je parle, est prêt à m'exaucer. Mes mots viennent sans peine et courent se placer. Faut-il peindre un fripon fameux dnns cette ville? Ma main, sans que j'y lêve, écrira Raunaville. Faut-il d'un sot parfait montrer l'original? Ma plume an bout du vers trouve d'abord Sofal. Je sens que mon esprit travaille de génie. Faut-il d'un froid rimeiir dépeindre la manie? Mes vers comme un torrent coulent sur le papier ; Je rencontre à la fois Periin et Pelletier, Bardou, Mauroy, BoursauU, Colletet, Titreville, Et pour un que je veux j'en trouve plus de mille.

Ces vers sont de 1663, l'année même où eut lieu la bataille de V Ecole des femmes, l'année où fut joué le Portrait du peintre. C'est ce qui valut à BoursauU l'honneur d'être placé en si triste compagnie. Il n'en sut rien d'abord. La pièce, composée en 1663, ne fut publiée par Boileau que trois ans plus tard, lorsque le poète, fort peu pressé d'imprimer ses premières satires, s'y vit obligé comme malgré lui par une monstrueuse édition, qui venait de paraître à Rouen '. Attaqué ainsi à brùle-pourpoint, quand il se croyait depuis trois ans retiré du champ de bataille, BoursauU se retourna brusquement contre l'agresseur. Personne cette fois n'eut besoin de le pousser. 11 admirait Boileau

^ Voyez ce que dit le libraire au lecteur dans la préface de 1 666 : « Toute sa constance Ta abandonné à la vue de cette monstrueuse édition qui a paru depuis peu. »

DU TEMPS DE MOLIÈRE. 5t

comme il admirait Molière; seulement l'intempérance satirique de Boileau déplaisait à sa nature bienveillante et loyale. Il n'admettait pas que la poésie pût être employée à des injures personnelles. La critique, la discussion, à la bonne heure, pourvu que ce fût la discussion en prose; n'était-ce pas profaner la poésie que de s'en servir comme d'un poignard? C'est là tout ce qu'il reproche à Boileau ; il n'eut que le tort de le lui reprocher en plein théâtre dans une comédie qu'il intitula sans nul déguisement : la Critique des satires de M. Boileau.

Le jour où Molière avait appris qu'il serait mis en scène dans le Portrait du peintre, il avait annoncé à ses amis qu'il assisterait à la première représentation. Il y vint en effet très-bravement, et se plaça au rang le plus en vue du public. Boileau n'eut pas le même courage ; dès qu'il sut que la comédie de Boursaalt : la Critique des satires de M. Boileau, était affichée dans les rues de Paris comme devant être jouée prochainement, il mit tout en œuvre pour en faire interdire la représentation. Il adressa une requête au Parlement, qui lui donna gain de cause. Voici les termes de cette requête, retrouvée de nos jours à la Bibliothèque nationale et publiée par M. Halîays-Dabot • :

(( Vu par la chambre des vacations la requeste présentée par Maître Nicolas Boileau, avocat en la cour, contenant qu'il a appris par une affiche, qui a été mise en tous les carrefours de cette ville de Paris, que les comédiens du Marais jouant actuellement en la rue du Temple devaient représenter

* V. Histoire de la censure théâtrale, p. 34. — La requête de Boileau se trouve parmi les manuscrits de la Bibliothèque nationale, fonds Delamarre.

52 UÎV POÈTE COMIQUE

sur le Ihéâlre, vendredi prochain, une farce inlitulée : la Critique des satires de M, Boileau, qui est une pièce dilTamatoire contre l'honneur, la personne et les ouvrages du suppliant, ce qui est directement contraire aux lois et ordonnances du royaume, n'étant pas permis aux farceurs et comédiens de nommer les personnes connues et inconnues sur les théâtres; à ces causes, requérant estre fait défense au nommé Rosidor, qui a annoncé ladite farce, et autres comédiens de la mesme troupe et tous autres, de représenter sur le théâtre ni ailleurs, en quelque sorte de manière que ce soit, ladite pièce, inlitulée dans les affiches : la Critique des satires de M. Boileau, ni l'afficher et annoncer de nouveau, à peine de punition corporelle et de 2,000 livres d'amende... »

La peste! deux mille livres d'amende, sans compter la punition corporelle! Cette requête irritée reçut des juges un accueil favorable ; défense fut faite à Rosidor et à tous autres comédiens de représenter, d'afficher, d'annoncer h farce de Boursault.

On éprouve d'abord un vif étonnement à la lecture d'une telle requête, en se rappelant certaines paroles que Boileau venait d'écrire dans sa préface de 1666. Cette préface est intitulée : le Libraire au lecteur. Le libraire donc, c'est-àdire Boileau en personne, commence par défendre l'auteur des Satires contre ceux qu'a irrités sa franchise. Il les prie de considérer « que le Parnasse fut de tout temps un pays de liberté, que le plus habile y est tous les jours exposé à la censure du plus ignorant, que le sentiment d'un seul homme ne fait point de loi, etc. ». Puis il ajoute : « J'ai chargé encore d'avertir ceux qui voudront faire des satires contre les satires de ne se point cacher. Je leur réponds que

l'auteur ne les citera point devant d'autre tribunal que celui des muses, parce que, si ce sont des injures grossières, les beurrières lui en feront raison, et si c'est une raillerie délicate, il n'est pas assez ignorant dans les lois pour ne pas savoir qu'il doit porter la peine du talion. Qu'ils écrivent donc librement. Comme ils contribueront sans doute à rendre l'auteur plus illustre, ils feront le profit du libraire, et cela me regarde. » Quoi ! Boileau s'est engagé à ne pas citer ses contradicteurs, les plus violents même, les plus injurieux, devant un autre tribunal que celui des muses, et dès la première riposte le voilà qui requiert le Parlement de lui venir en aide! Je sais tout ce que l'on peut dire à ce sujet. Une satire publiée chez un libraire, une comédie représentée sur la scène, ce sont choses bien différentes, livrer aux huées de la foule le nom et la personne d'un poète satirique, est-ce lui appliquer la peine du talion ? Nullement. Boileau a provoqué ses adversaires en champ clos : déserter la lice et frapper l'ennemi sur un terrain où il ne peut se défendre, c'est une sorte de guet-apens Oui, tout cela est vrai, et cependant il est impossible de ne pas remarquer ici l'étrange démenti que Boileau se donne à lui-même. Entre la déclaration du poète et la requête de l'avocat, la contradiction est trop brusque.

La Critique des satires de M. Boileau ne fut donc pas représentée au théâtre du Marais, mais la pièce fut imprimée bientôt sous un titre modifié; elle s'appelait simplement la Satire des satires. Au moment de lancer son œuvre dans le public, Boursault, malgré sa courtoisie naturelle, était fort animé contre Boileau. Ce n'était pas l'attaque du poète qui l'irritait, c'était le démenti dont nous venons de parler, la requête au Parlement, l'arrêt de ce tribunal traitant les

comédiens de farceurs et appelant sa pièce une œuvre diffamatoire. Que de choses il voulait répondre et au poète et aux juges! Le fr*ère aîné de Despréaux, Gilles Boileau, eut vent de la chose, et craignant peut-être quelque indiscrétion de la part de Boursault, il le fit prier de ne pas mêler son nom dans cette affaire. Boursault était irrité, il était jeune et fort étourdi ; n'allait-il pas se trouver entraîné à citer quelque mauvais propos de Gilles sur Nicolas? On sait combien le frère aîné , membre de l'Académie française depuis 1659, s'était montré jaloux en 1666 de l'éclatant succès des Satires. 11 crut bon de recommander le silence à Boursault en ce qui le concernait lui-même , et ce fut Corneille, le grand Corneille, son confrère à l'Académie, qu'il chargea de cette petite négociation. Ces curieux détails nous sont révélés par une lettre de Boursault dont personne encore n'a fait usage. Au troisième volume de ces lettres, il y en a une qui porte cette suscription : A Monsieur B., de l'Académie française; frère de Monsieur D. . ., il faut lire sans hésiter: A Monsieur Boileau, de l'Académie française, frère de Monsieur Despréaux. Voici celte lettre :

(( M. de Corneille m'apprit hier que je vous ferais plaisir. Monsieur, de ne pas mêler voire nom dans la petite vengeance que je cherche à prendre de l'insulte que Monsieur votre frère m'a faite; et j'embrasse avec joie l'occasion que vous m'offrez de vous témoigner le respect que j'ai pour vous. Je vous envoie même les remarques que j'ai faites sur ses ouvrages, et je vous prie, s'il m'est échappé quelque chose qui vous offense ou qui puisse l'offenser lui-même, de me faire la grâce de le rayer.

« Les Satires de M. Dospréaux ont fait un si grand fracas.

et tant de personnes capables déjuger des belles choses leur ont donné leur approbation, que je serais aussi emporté que lui, si le peu qu'on y remarque de faible me faisait condamner tout ce qu'il y a d'excellent. J'avoue que la gloire qu'il prétend s'être acquise lui serait légitimement due si l'on acquérait une véritable gloire à faire beaucoup de mauvais bruit; mais pour un homme tel que M. Despréaux, qui, parla délicatesse de sa plume et parla beauté de son génie, pouvait s'attirer des applaudissements sans restriction, c'est en avoir mal usé que d'avoir réduit tout ce qu'il y a de gens raisonnables à ne pouvoir faire l'éloge de son esprit sans être obligé de faire le procès à sa conduite. S'il est vrai que son génie soit si borné qu'il soit en pays perdu aussitôt qu'il est hors de la satyre, je consens qu'il n'en sorte point; mais vous savez, Monsieur, qu'il y a bien de la différence entre satyriseret médire, reprendre et injurier, condamner des crimes et en commettre. Attaquer les vices dans tous les hommes, et faire des peintures de leur noirceur qui donnent de l'horreur à ceux qui , eu faisant réflexion sur leur vie , s'en trouvent convaincus, c'est ce qu'on appelle une satyre; mais déclarer ceux d'un particulier et décliner son nom pour le faire mieux connaître, c'est un libelle diffamatoire. « En vain M. Despréaux cherche des exemples pour autoriser ce qui n'en eut jamais. Si les Romains, qu'il cite dans un discours qu'il a fait sur la satyre, ont quelquefois nommé des gens connus, ils faisaient par prudence ce que fait aujourd'hui Monsieur votre frère par le seul plaisir qu'il a de faire mal. Ceux qu'ils décriaient étaient déjà décriés par les crimes qu'ils avaientcommis et par les répréhensions qu'ils n'a valent pu éviter; et si l'on en faisait des portraits épouvantables, c'était pour effrayer la jeunesse qu'ils pouvaient séduire.

jMais de tous ceux que nomme M. Despréaux , il n'y en a pas

un que je connaisse (si l'on m'en excepte) en qui l'on ne ;

trouve toutes les qualités pour faire d'aussi honnêtes et \

d'aussi habiles gens qu'il y en ait au monde; et pour ceux ^

que je ne connais pas, j'en juge favorableuient par le mal |

qu'il ne peut s'empêcher de leur vouloir. i

((Pardonnez-moi, Monsieur, si je m'explique un peu plus <

librement; que je ne devrais. Ce n'est pas m'oublier que de ■

parler de M. Despréaux comme je fais, c'est seulement !

oublier à qui j'en parle; et de peur qu'en me plaignant de 1 lui vous n'ayez lieu de vous plaindre aussi de moi, j'impose

silence à toute autre passion qu'à celle que j'ai d'être avec ,

une estime très sincère , Monsieur , votre très humble et \

très obéissant serviteur. J

({ BOURSAULT

Quand Boursault eut terminé cette lettre, il en fut tellement [

satisfait qu'il se dit aussitôt : Voilà ma préface. Il en retran- j

cha seulement les compliments du début, les salutations de i la fin, puis il y ajouta une protestation, très respectueuse,

mais.ti'ès libre, contre l'arrêt de cet auguste tribunal dont [

Boileau avait surpris la religion. Il n'ignore pas ce qu'on allé- 1

guera contre lui : il a voulu faire pis que n'avait fait M. Des- 1

préaux! Sa réponse est toute prête; quand on a une injure |

à venger, ne doit-on pas faire un peu plus de mal qu'on n'en |

a reçu? Ce n'est pas pour avoir (( traduit sur le théâtre » I

celui qui met tant de monde (( sous la presse », non, ce |

n'est pas pour cela qu'on a interdit la représentation de sa '

comédie. On l'a condamné pour une cause mensongère : 1

M. Despréaux, dans sa requête, a trompé le Parlement. ,

Qu'est-ce que cette accusation de l'avoir diffamé? (( Ceux |

qui se donneront la peine de lire la pièce que je meLs au jour verront bien que je n'y ai rien mis de diffamatoire contre son honneur ni contre sa personne, comme il le suppose dans l'arrêt qui fait défense aux comédiens de la représenter. Je ne sais rien de lui qui soit à son désavantage que ce que toute la France sait aussi : c'est-à-dire certaine liberté qu'il prend d'offenser des gens qui ne lui ont jamais fait de mal , et je pense qu'il n'y en aurait guère qui lui refusassent leur estime , s'il faisait un meilleur usage de son génie. »

Cette idée sera précisément la conclusion de la comédie de Boursault : la Satire des satires. A vrai dire, ce n'est pas une comédie , c'est une conversation comme la Critique de V Ecole des femmes, comme le Portrait du peintre, ou plutôt figurez- vous un essai de critique littéraire sous la forme du dialogue. Boursault aurait pu écrire en prose et directement ce qu'il pensait des premières satires de Boileau ; il a mieux aimé le faire dire par un chevalier, homme de sens, hom.me de goût, l'un de ces honnêtes gens qui comprennent tout sans se piquer de rien , et par une personne de beaucoup d'esprit, la sage et bienveillante Emilie. Autour d'eux sont réunis quelques types de la société du temps, un marquis du bel air, une marquise ^ jeune veuve et précieuse , la marquise Eudoxe ,

Qui se fait appeler la marquise Ortliodoxe, Parce que dans Alger son aïeul fait captif Pour la religion fut empalé tout vif.

Le marquis du bel air ne jure que par Boileau , mais en même temps il fait des vers que Boileau marquerait sans hésiter d'une flétrissure immortelle. Il s'extasie sur Boileau sans le comprendre, sans le connaître. Aux premières représentations de l'i^^^ra^e, il applaudissait à tout rompre; depuis

qu'il sait que V Astrale a été bafouée par Boileau , Astrate n'offre plus rien qui vaille. D'ailleurs, la pièce de Qainaulta vieilli. Fort bien , répond le chevalier :

Pompée est déjà vieux, il ne vaut donc plus rien? Dans deux ans V Alexandre et sa sœur V Anclromaque Ne seront donc plus beaux si quelqu'un les attaque? Le Cid, dont tout Paris admira la beauté, A donc perdu sa grâce avec sa nouveauté?

Mauvais argument, suivant le marquis; le C/(/ n'a rien perdu de sa grâce , puisque Boileau en fait l'éloge ; Boileau est le grand juge, le seul juge, l'autorité infaillible. Le Cid a beau ravir depuis trente ans le public obstiné,

Il ne vaudrait plus rien si Despréaux l'eût dit.

On voit ici, même dans ce fanatisme ridicule pour l'auteur des Satires, l'espèce de souveraineté littéraire que Boileau avait conquise dès le premier jour. Boursault, qui essaye de la combattre , ne peut s'empêcher de la reconnaître. Si Boileau a trouvé des partisans aveugles, des adorateurs superstitieux comme ce marquis, cela prouve l'immense effet qu'ont produit ses clameurs. La superstition n'est ici que l'excès et la dévialion d'un sentiment juste, par conséquent un symptôme dont l'histoire littéraire doit prendre note.

Boursault le sent bien , et avec son bon sens naturel il n'a garde de nier le génie de son adversaire ; il se borne à en blâmer le mauvais emploi. Sur ce point, il ne laisse la parole à aucun autre. Ce n'est pas Emilie , ce n'est pas le chevalier qui réfutera le marquis, c'est Boursault en personne. Imitant le procédé hardi dont Molière a fait usage dans l'/zwpromptu de Versailles, il se donne un rôle dans sa comédie. Bien plus, V Impromptu de Versailles ne nous montre que des ligures réelles, savoir Mulière et ses camarades; ici la

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hardiesse est bien plus singulière : à côté de personnages fictifs comme le marquis et le chevalier, Emilie et Eudoxe, il y en a un qui se nomme résolument Boursault, Boursault sans déguisement et sans masque, Boursault, l'auteur même de la pièce. Il arrive à la scène v, au milieu du va-et-vient de la conversation , lorsque le marquis proclame la juridiction infaillible et indiscutable de Boileau. Il proteste aussitôt, et ce qui est curieux, c'est qu'il proteste surtout au nom des raisons morales. Il en veut à la satire personnelle, injurieuse , blessante. Avant de s'inchner devant les sentences du poète, il demande que le poète ait des mœurs littéraires plus humaines.

BOUHSAULT.

Les ouvrages d'esprit cessent donc d'être beaux, Dès qu'ils sont attaqués par monsieur Despréaux?

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