LES PROVINCIALES ET L'ÉGLISE GALLICANE
Les Provinciales et FÉgllse gallicane* Les Jcsnltes condanuiés A Paris et à Rome. Censure de Bossnet* — Tandis que les rieurs accueillaient gaiement les Provinciales — comme les appela le public, par une abréviation qui est devenue leur titre immortel, — les Théologiens prenaient la chose très gravement. Dès le 12 mai 1656, alors que les sept premières avaient seules paru, le curé de Saint-Roch, M. Rousse, syndic des curés de Paris, invita ses confrères à poursuivre la condamnation soit des Gasuistes, s'ils étaient reconnus coupables, soit des Lettres si elles les calomniaient. Mais, comme le diocèse était troublé par des dissentiments sur la juridiction de Tarchevéque, ce dessein ne put avoir son effet. Quelques semaines après, vers le 30 mai, un prêtre de Rouen, Fabbé d'Aulnay, curé de Saint- Maclou, fulmina dans ses sermons contre des doctrines qui scandalisaient TÉglise. Avertis par ce signal, ses collègues résolurent de nommer des arbitres pour vérifier les textes cités ; et, stupéfaits de leur exactitude, ils adressèrent à leur archevêque, M. de Harlay, depuis archevêque de Paris, une requête, que celuici crut devoir renvoyer à rassemblée générale du clergé. En même temps, les curés de Paris furent invités à suivre cet exemple. L'appel fut entendu : il se propagea même dans les principales villes de France, où il recueillit de nombreuses adhésions, lesquelles furent transmises à une commission qui eut pouvoir de parler et d'agir au nom des absents. Après examen du dossier, trente-huit propositions finirent par être déférées, le 26 novembre, au synode, où les évêques seuls avaient voix délibérative sur les articles de foi ou de doctrine. Mais la session touchait à sa fin ; et, pour cette raison, ou par des motifs de prudence, on ajourna la cause, non toutefois sans prononcer un arrêt indirect ; car, le !«' février 1657, il fut décidé qu'il convenait d'imprimer les Imtmctiom de saint Charles Borromée pour les confesseurs. Selon les termes du procès-verbal, ce livre serait très utile < principalement en ce temps où l'on voit avancer des maximes si pernicieuses^ si contraires à celles de l'Evangile, et où il se commet tant d'abus en l'administration du sacrement de pénitence, par la facilité et l'ignorance des directeurs >.
C'était éluder un devoir ; mais ce faux-fuyant n'étouffa pas
le procès ; il fut même envenimé bientôt par la témérité d'un Jésuite, le Père Pirot, qui, vers la fin de 1657, payant d'audace en son Apologie des casidstes, ne parlait de rien moins que de précipiter les Jansénistes dans le Rhône. Cette maladresse renouvela rémoi du monde ecclésiastique; et, le 7 janvier 1658, l'assemblée des curés de Paris dénonça ce libelle aux vicaires généraux qui administraient le diocèse pendant l'exil du cardinal de Retz. Un blâme finit par être prononcé en octobre 1658, et le soulèvement de la conscience publique fut tel que, sous cette pression, le saint-siège dut, en 1659, condamner les violences du Père Pirot. C'étaient les Provinciales qui, prises même à dose légère, opéraient jusque sur les tempéraments les plus réfractaires. Parmi les témoignages qui l'attestent, signalons le sixième des dix Facturas ou £a*its pour les curés de Paris, un de ceux (premier, deuxième, cinquième et sixième) auxquels une tradition, que ne dément pas l'examen du texte, veut que Pascal ait collaboré. Raillant le ton plaintif et les doléances patelines des Jésuites, les auteurs de ce sixième des Ecrits des curés de Paris disaient : c Voylà comme cette superbe Compagnie lire vanité de sa confusion et de sa honte ; mais il faut réprimer cette audace impie d'oser mettre en parallèle son obstination criminelle à défendre ses erreurs avec la sainte et divine constance de Jésus-Christ et des martyrs à souffrir pour la vérité. Car, quelle proportion y a-t-il entre deux choses si éloignées? Le fils de Dieu et les martyrs n'ont fait autre chose qu'établir les vérités évangéliques, et ont enduré les plus cruels supplices, la mort même, par la violence de ceux qui ont mieux aimé le mensonge. Or les Jésuites ne travaillent qu'à détruire ces mêmes vérités, et ne souffrent pas la moindre peine pour une opiniâtreté si punissable. >
Tandis que ces protestations retentissaient autour des chaires, les Petites Lettres, traduites en latin par Nicole sous le nom de « Wendrock, théologien de Salisbury >, avec plus d'élégance que de fidélité, mais avec des amplifications qui n'étaient nullement destinées à les rendre moins fortes, ne tardent pas à faire le tour de l'Europe. Dès 1657, en même temps que l'édition in4o, dite de Cologne, signalée ci-dessus, il en avait paru à Londres une traduction anglaise, intitulée les Provinciales, or
VICTOIRE DE l'auteur DES PROVINCIALES, 169
the Hystéries of Jesuitism, attribuée, non sans de grandes probabilités, à John Evelyn, homme de bien et de science. Les Provinciales eurent beau être mises à l'index par la cour de Rome, et condamnées au feu à Paris, le 14 octobre 1660, sur le commandement exprès du Roi et de la Reine, la plainte universelle força deux papes, Alexandre VII en 1665, et Innocent XI en 1679, sinon à lancer une bulle en forme contre la morale relâchée, du moins à réprouver certaines de ses maximes. Mais c'est surtout à TÉglise de France que revient l'honneur d'une sentence décisive. Déjà l'assemblée de 1682 prit l'initiative d'une enquête qui aboutit à un projet de censure rédigé par Bossuet. Si le crédit des prévenus réussit à suspendre l'arrêt pendant dix-huit années encore, l'assemblée de 1700 eut le courage de frapper le coup longtemps ajourné. Ce fut encore le vigilant gardien de la tradition gallicane qui dressa le réquisitoire. Ne s'écriait-il pas : « Si, contre toute vraisemblance, et par des considérations que je ne veux ni supposer, ni admettre, l'assemblée se i-ef usait à prononcer un jugement digne de l'Eglise, seul, j'élèverais la voix dans un si pressant danger; seul, je révélerais à toute la terre une si honteuse prévarication ; seul, je publierais la censure de tant d'erreurs monstrueuses > ?
Victoire de Pascal. — Il fit pins qu'il ne Tonlnt. — Il est donc vrai de dire que ce grand procès de la morale chrétienne fut gagné par Pascal, au sein même de l'Église, à plus forte raison devant la société laïque pour laquelle l'auteur des Provinciales n'a pas cessé d'être un témoin et un juge. Elles purgèrent ainsi la France d'un casuisme qui, venu de l'Espagne, menaçait d'infester le sanctuaire. Bien que préoccupé d'une pensée tout évangélique, Pascal a même contribué à un résultat qu'il ne visait point, et qui l'eût effrayé, s'il l'avait prévu. Nous enteodons par là qu'en soumettant au tribunal de l'opinion des questions réservées jusqu'alors à l'autorité ecclésiastique, il a hâté l'établissement d'une morale séculière. Dès lors, le temps n'est pas loin où l'on passera de la critique des théologiens à celle de la théologie.
11 pourrait donc bien avoir fait plus qu'il ne voulait ; et il est permis de se demander s'il se reconnaîtrait dans plusieurs de ceux qui, depuis, se sont autorisés de son livre, les uns sans
l'avoir jamais lu, les autres avec un esprit fort peu sympathique au sien, et qui l'eût certainement affligé. Pascal était pourtant bien hardi lorsqu'il disait : c Le monde devient méfiant et ne croit les choses que quand il les voit,,.. Us ont jugé plus à propos et plus facile de censurer que de repartir, parce qu'eV leur est bien plus aisé de trouver* des moines que des raisons»... Laissons là leur différend : ce sont des disputes de théologiens et non de théologie. Nous qui ne sommes pas docteurs, nous n'avons que faire à leurs démêlés. > Il ouvrait ainsi la porte au libre examen, et préparait les voies à de plus audacieux que lui. c En discréditant le poison, dit Sainte-Beuve, il risqua de mettre en défiance même contre le remède. »
Ajoutons que Pascal et Molière se vinrent en aide, à leur insu. Jouées en 1659, les Précieuses ridicules dégagèrent la gloire des Provinciales du faux goût qui régnait à Tentour. En revanche, les Provinciales devançaient et annonçaient Tartuffe *.
Les éditions des ProTiiiciales. — Pour épuiser ce préambule historique, rappelons certains détails de bibliographie qui ne sauraient être dédaignés, lorsqu'il s'agit d'un si grand nom. Chaque lettre parut isolément, dans le format in-quarto, avec une pagination distincte. Quelques exemplaires d'une même lettre offrent de notables différences, ce qui ne doit pas nous étonner; car le même texte s'imprimait clandestinement en plusieurs endroits, chez Petit, un des libraires de Port-Royal, dans les caves du collège d'Harcourt, et dans certain moulin situé entre le Pont-Neuf et le Pont au Change. Le premier recueil des Provinciales fut publié par Nicole, en 1657, comme nous l'avons expliqué ci-dessus; elles sont accompagnées, dès cette première édition, d'un avertissement dont la rédaction était évidemment antérieure à la publication de la XYIII® Provinciale, laquelle fut encartée dans le recueil, à la dernière heure, en belle page. La pagination ne se suit pas, les caractères changent d'une lettre
L Quant au fond du débat et aux réserves à faire tant sur la manière de citer de Pascal que sur la légitimité d'une certaine casuistique, voir d'une part M. Joseph Bertrand : les Provinciales (Revue des Deux Mondes, !•' septembre 1890) ; M. F. Brunetière, f/ne apologie de la casuistique (Histoire et littérature, t. II, Paris, Calmann Lévy); et tout le commentaire historique et littéraire, enfin si clair, des Provinciales et des documents y relatifs, par M. P. Faugère. dans l'édition des Grands Écrivains (Hachette, 1886-94).