‹ Études littéraires sue les classiques français des classes supérieures. Refondues, complétées et misés au courant des programmes officiels et des travaux les plus récentsChapitre 109 sur 334 · LES PROVINCIALES : LEUR COMIQUE · texte numérisé non relu

LES PROVINCIALES : LEUR COMIQUE

cinquième édition encore ! > Voyez-le qui, tout fier d'y trouvera poiut le Philosophe cité en latin tant bien que mal, vous serre malicieusement les doigts, et vous dit, l'œil souriant de vanité : « Vous savez bien que c'est Aristote >. Quelle bénignité pateline lorsque, sur chaque point, il nous expose la grande méthode dans tout son lustre, et nous donne la recette commode selon laqueUe il faut, pour chaque opinion, que le temps la mûrisse peu à peu. Essayez de le piquer au jeu ; et, pour peu que vous fassiez mine de contester l'industrie de ses Docteurs, il vous prouvera, sans malice, que nul tour de passe-passe ne leur est impossible. Les cas les plus compliqués, il les débrouille comme des rébus : toutes les difficultés, il les escamote, en prestidigitateur qui fait sauter la muscade.

A chaque instant, on est tenté de dire : quelle vérité ! quelle ressemblance ! et cela dans les moindres vétilles, fûtrce en un simple post-scriptum, celui-ci par exemple qui est de la huitième lettre : c J'ai toujours oublié à vous dire qu'il y a des Escobars de différentes impressions. Si vous en achetez, prenez ceux de Lyon, où, à l'entrée, il y a une Image d'un Agneau qui est sur un livre scellé de sept sceaux. > N'est-ce pas là ce petit coup de pinceau qui serre de près la réalité prise sur le fait? Avec quel entrain s'ouvre aussi la neuvième lettre, où se lit ce début : c Aussitôt que le Bon Père m'aperçut, il vint à moi, et me dit en regardant dans un livre qu'il tenait à la main : c Qui « vous ouvrirait le Paradis ne vous obligerait-il pas parfaitement? « Ne donneriez'vous pas des millions d*or pour en avoir la clef, t et entrer dedans quand bon vous semblerait? Il ne faut point t entrer en de si grands frais : en voici une, voire cent, à meilleur ( compte. > Je ne savais si le Bon Père lisait ou s'il parlait de lui-même ; mais il m'ôta de peine en disant : c Ce sont les premières paroles d'un beau livre du Père Barry. > — Il ne faut pas oublier non plus la dernière page de la lettre septième, où) à propos des subterfuges par lesquels on dirige l'intention, il s'agit de savoir t s'il est permis aux Jésuites de tuer les Jatisémtes >. Il y a là telle maxime qui est du Père Lamy, que le Bon Père montre, fait admirer, tourne et retourne comme un pistolet chargé à l'adresse de Montalte. Oui, on dirait une arme qui menace, à chaque instant, de lui éclater dans les mains.

Ici l'attente et l'inquiétude à demi égayée de Pascal sont aussi plaisantes que les façons paternes du casuiste rassurant son interlocuteur par un air de protection et des plaisanteries béates.

Peut-être quelques-uns jugerontrils parfois invraisemblable la crédulité de cet original dont les indiscrétions vont toujours leur train et s'animent de plus belle, sans qu'il aperçoive des pièges tendus à sa benoîte confiance. Il est certain qu'il y a telle rencontre où sa simplicité va jusqu'à la niaiserie. Mais, en général, le dialogue est si bien ménagé que l'on se prête même à ces hyperboles, et que l'illusion n'en souffre pas ; il fallait d'ailleurs forcer progressivement le ridicule jusqu'à ce coup de théâtre où l'odieux commence et met fin à la fiction. Dès lors, tous les masques tombent; les acteurs supposés dis* paraissent. C'est Pascalqui se lève enfin, et, à visage découvert, l'épée nue, fond sur l'ennemi.

L^a^nt provocateur. — Le Jage d*insfr«efion. — Mais, avant d'en venir là, esquissons la physionomie du personnage qu'on pourrait appeler un agent provocateur. A combien de ruses s'ingénie sa déférence narquoise, pour surprendre tous les mystères du casuisme dénoncé par un de ses plus fanatiques partisans ! Tantôt il simule l'étonnement, et d'un ton si naturel, si désintéressé que ses exclamations de surprise semblent une involontaire adhésion, ou du moins un désir d'être éclairé. Aussi la franchise du révérend s'empresse-t-elle de s'épancher en de nouvelles confidences. Tantôt le bon apôtre fait l'indigné, mais pour que l'adversaire s'entête, riposte, et s'enferre de plus en plus. Ailleurs ses louanges goguenardes chatouillent un amour-propre qui s'épanouit d'aise, et fait montre de ses plus rares finesses»

Plus loin, il feint de n'avoir pas compris, ce qui oblige le Maître à redoubler de zèle pour édifier un néophyte. Parfois, plus casuiste que les casuistes mêmes, il leur reproche de n'avoir pas su penser à tout, et leur suggère telle ou telle conséquence imprévue de leurs merveilleux principes. Par exemple, dans la sixième lettre, où le vol a ses excuses devant le confesseur, il conseille d'obliger les magistrats à absoudre les criminels qui ont une opinion probable : « Il y faudra songer, répond le Père; cela n*est pas à négliger; je le proposerai à

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notre Père provincial ». Si, dans une autre occasion, Finitiateur se fait prier et marchande ses mystères, le disciple devient si pressant, si impatient que toute résistance est vaincue, c Puisque vous le prenez ainsi, dit le Révérend, je ne puis vous le refuser » ; et son cœur s'ouvre à deux battants.

Il arrive pourtant aussi que Fauditeur, jusque-là docile, affecte par instants de soudains scrupules : c Tout sera donc permis », se récrie-t-il avec un trouble apparent! Et l'autre de calmer ces eflFarouchements par des gronderies câlines : < Vous allez toujours d'une extrémité à une autre. Corrigez-vous de cela! » Puis viennent des doutes sur les autorités mises en avant. Ces objections sont une façon de refouler Tennemi jus« qu'en ses derniers retranchements, et de l'acculer à l'absurde. C'est ainsi que Tenquête se poursuit. Or, pour que le flagrant délit du coupable soit constaté, il a suffi d'intéresser tour à tour ses qualités ou ses défauts, sa sincérité, sa bonhomie, ses convictions, son zèle apostolique, sa sottise, son orgueil, et surtout cet esprit de corps qui est aussi aveugle que l'esprit de secte ou de parti. Il y a pourtant des moments où, si bon qu'il soit, le Révérend Père se fâche tout rouge. Quand il est dans son tort, la colère le tire d'embarras. Il riposte presque par des menaces, et l'on voit bien qu'il n'est pas prudent d'offenser dans un de ses membres une Compagnie qui légitime non seulement le mensonge et la calomnie, mais jusqu'à l'homicide. Au reste l'instruction a été si bien menée qu'on arrive sans secousse à l'heure décisive où l'ironie n'est plus de saison ; car la mesure est comble, et le juge va prononcer la sentence.

L'odieux sneeède an rldlenle* — ¥éraellé de Pascal* — Ses garanties. — Le fond dn procès. — C'est dans la dixième lettre que se produit cette explosion. Outre qu'il serait malaisé de soutenir plus longtemps la duperie complaisante ducasuiste, Pascal ne peut plus maîtriser ses révoltes, lorsqu'à propos de l'attrition et de l'absolution, son docteur lui apprend avec sérénité que la science des accommodements nous dispense au besoin d'aimer Dieu, et supprime le commandement par excellence. Indigné dans le plus profond de son âme contre < un mystère d'iniquité », où il voit c la ruine même de toute religion », il s'écrie donc avec colère : c 0 mon père, il n'y a point

de patience que vous ne mettiez à bout, et on ne peut ouïr sans horreur les choses que je viens d'entendre ». Dès lors, faisant l'office d'un Socrate chrétien, il va rétablir l'exacte morale et la venger des attentats qui l'outragent.

C'est maintenant le lieu de nous demander ce que vaut le fond même de cette polémique, et s'il convient de dire avec Voltaire : c II ne s'agissait pas d'avoir raison, mais de divertir le public ». Voltaire ajoutait même que < tout le livre porte à faux », et se rencontrait ainsi avec de Maistre qui appelle les Provinciales les Menteuses,

Sans chercher à réhabiliter Escobar ou Caramouel, ce qui serait impossible, il faut reconnaître, avec Sainte-Beuve et d'autres critiques peu suspects de partialité pour les Jésuites, que cette Société n'a pas inventé la casuistique. Non seulement elle exista dans les écoles philosophiques de l'antiquité, depuis Gorgias jusqu'à Cicéron; mais, comme la médecine légale devant la cour d'assises, elle devint un auxiliaire indispensable delà confession. Aussi beaucoup d'autres théologiens d'alentour, dominicains ou franciscains, pouvaient-ils donner prise aux mêmes griefs que les enfants d'Ignace. Il est également vrai d'ajouter qu'en dehors du sanctuaire la morale facile a toujours eu et aura toujours ses adhérents : car ses compromis ont leurs germes dans l'intérêt, la passion, l'égoïsme, l'amourpropre et l'aveuglement ordinaire à la lâcheté des consciences. Oui, le cœur humain est bien souvent casuiste, et les accommodements avec le ciel ou la terre ne datent ni de Molina ni du Père Bauny. L'esprit de parti est toujours casuiste, dans n'importe quel camp. Le Jansénisme le fut plus d'une fois à son insu.

On peut admettre aussi que toute guerre a ses injustices, et que Pascal n'est pas infaillible. Comme la plupart des avocats, il tire légèrement à lui, selon la remarque de Sainte-Beuve, les textes qu'il invoque. Il aide volontiers la lettre pour en mieux dégager l'esprit. Il y a des mots gênants qu'il oublie, ou supprime. Il lui arrive de risquer des interprétations arbitraires. Dans l'ambiguïté des décisions, il n'est pas à l'abri de toute méprise. Telle ou telle traduction semble parfois un peu plus arrangée ou aiguisée qu'il ne faudrait. Ces infidélités involon-

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