‹ Études littéraires sue les classiques français des classes supérieures. Refondues, complétées et misés au courant des programmes officiels et des travaux les plus récentsChapitre 110 sur 334 · LES PROVINCIALES : LEUR ÉLOQUENCE · texte numérisé non relu

LES PROVINCIALES : LEUR ÉLOQUENCE

taires, qui s'expliquent par les exigences de la lutte et la rapidité de la plume, peuvent donc altérer le ton des pièces incriminées, et rendre leste ou plaisant ce qui était pédantesque et dogmatique. Concédons enfin qu'il est permis même à un jésuite de se tromper de bonne foi, et que cette Compagnie célèbre a toujours compté des personnes recommandables par leur savoir et leurs vertus, c Qui n'aurait aimé, répéterons-nous avec Sainte-Beuve, à connaître et à pratiquer Bouhours, Rapin, Commire, Jouvency, de la Rue, Sanadon, Buffier, Tournemine, du Cerceau, Le Jay, Porée? » Mais toutes ces réserves qu'impose l'équité n'empêchent point Pascal d'avoir eu raison (n'en déplaise à Voltaire) contre l'esprit général du corps, ou les tendances d'une politique trop habile à introduire le machiavélisme dans l'Évangile, sous l'ombre de la Croix, et à capter l'oreille ou le cœur des rois.

Or, ici, la théologie d'Escobar joua le rôle d'un verre grossissant qui permit de surprendre les éléments disséminés dans la morale courante des directeurs, et de manifester au grand jour les ruses qui se dérobaient dans les ténèbres de l'Ecole. Institué au xvi® siècle, à la suite de la Réforme, pour rétablir la souveraineté de l'Église, mais non sans espoir de régner par elle et sur elle, l'ordre de Loyola fut donc trop indulgent à justifier les moyens par la fin, et trop soucieux de subordonner la règle à des ambitions spirituelles ou temporelles. De là ce relâchement d'une doctrine souple, caressante, prompte à tenter, à flatter, à séduire une clientèle nombreuse ou puissante, et par suite à fausser la franche vertu de la morale chrétienne. Pascal vit ce péril, et sentit circuler cette contagion. Par conséquent, ne mettons pas en doute sa véracité ; car elle fut aussi absolue que sa croyance religieuse. Au lit de mort, adjuré de se faire justice au sujet des Provinciales, ne disait-il pas, au témoignage de Mme Périer : c Si mes lettres sont condamnées à Rome, ce que j'y condamne est condamné par Dieu. Loin de m'en repentir, si j'avais à les faire, je les ferais encore plus fortes >?

La grande éloquence. Pascal et Démosthènes. — C'est ce que confirme une éloquence aussi véhémente que celle de Démosthènes. Non, les Philippiques ne sont pas supérieures

dans l'art de retourner contre l'ennemi ses propres armes, et de le réduire à capituler.

Si le théâtre parait plus étroit, Torateur n'en est que plus admirable d'avoir su agrandir sa cause à ce point que ses mouvements pathétiques soient naturels et comme attendus. L'honneur de l'âme humaine ne vaut-il pas d'ailleurs l'indépendance d'une cité?

Aussi les premières blessures n'étaient-elles qu'un badinage, comparées à celles qui maintenant portent des coups mortels ; car ce n'est plus l'orgueil qu'il veut humilier, et le mépris même ne suffit pas aux scandales qu'il accuse. Combattant pour ce qu'il a de plus cher, c'est avec toutes les ressources de la dialectique la plus ardente qu'il attaque non des délits qui font sourire, mais des crimes qui, allant à la ruine de l'État comme de l'Église, offensent tout ensemble la raison et la foi. C'est vraiment du haut d'une tribune que sa parole retentit, lorsque, décrivant avec tant d'énergie la longue et si étrange guerre de la violence et de la vérité, deux puissances qui ne peuvent rien l'une sur l'autre, il prédit, dans la douzième lettre, le triomphe de la vérité, parce qu'elle est éternelle comme Dieu même. C'est sa péroraison. Il y a là un cri de la conscience. De pareils accents ne sont pas rares à partir de cette onzième lettre qui mériterait d'être la préface du Tartuffe. Reprenant alors des motifs que semblait avoir épuisés l'ironie de son persiflage, il les renouvelle par l'amertume de sa colère.

Telle est l'immortelle protestation de la quatorzième lettre, contre la complicité des doctrines qui protègent l'homicide. Telle est la flétrissure qu'il inflige à la calomnie, cet assassinat moral dont ses adversaires osaient faire l'apologie. Si ces représailles ne sont point inspirées par la charité chrétienne, à qui la faute? N'était-il pas, avec ses amis, en droit de légitime défense? Aussi partageons-nous ses ressentiments, lorsque, fort du mystère qui couvre son nom, il s'écrie : t Vous vous sentez frappés par une main invisible ; vous essayez en vain de m'attaquer en la personne de ceux auxquels vous me croyez uni. Je ne vous crains ni pour moi, ni pour aucun autre. Tout le crédit que vous pouvez avoir est inutile à mon égard. Je n'espère rien du monde, je n'en appréhende rien, je n'en veux

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rien. Je n'ai besoin, par la grâce de Dieu, ni du bien ni de l'autorité de personne. Ainsi, mes pères, j'échappe à toutes vos prises. » Il faut rappeler aussi ce coup de tonnerre : c Cruels et lâches persécuteurs, faut-il donc que les cloîtres les plus retirés ne soient pas des asiles contre vos calomnies? Vous retranchez publiquement de l'Église ces vierges saintes, pendant qu'elles prient dans le secret pour vous et toute l'Église. Vous calomniez celles qui n'ont point d'oreilles pour vous ouïr, ni de bouche pour vous répondre... », s'écrie-t-il dans la seizième lettre, celle quHl n'a pas eu le temps de faire plus courte. Citons encore ce trait soudain de la treizième lettre : < Au jugement dernier, Yasquez condamnera Lessius sur un point, comme Lessius condamnera Yasquez sur un autre, et tous vos auteurs s'élèveront les uns contre les autres, pour se condamner réciproquement dans leurs effroyables excès contre la loi de Jésus-Christ ».

Eji borne f»l« La logique et la passion* Le style des Pro* ▼iaelales* Influence morale et littéraire. Les Mémoires contre Goesman et les Provinciales. — Mais c'est faire tort à l'auteur des Provinciales que de le goûter ainsi par fragments détachés : car il vaut surtout par la suite des preuves et la teneur logique des idées. Quand le char vole, c'est un logicien qui tient encore les rênes. Ses mouvements, ses images ne sont que des arguments plus saisissants. Au lieu d'être un jouet aux mains d'un rhéteur, les figures de son discours deviennent des armes qui tuent. Ici, ce sont les choses qui parlent toutes seules, et le cri de la passion n'est que la voix de la conscience impérieuse comme la raison. Telles sont les antithèses qui se pressent en cette période : t 0 grands vénérateurs de ce saint mystère, dont le zèle s'emploie à persécuter ceux qui l'honorent par tant de communions saintes, et à flatter ceux qui le déshonorent par tant de communions sacrilèges ! qu'il est digne de ces défenseurs d'un si pur et si admirable sacrifice de faire environner la table de J.-C. de pécheurs envieillis, tout sortants de leur infamie!... » Et ailleurs, que de dilemmes foudroyants éclatent à l'improviste! Yoilà pourquoi il y a on ne sait quoi de despotique dans ce style tout voisin d'une âme trop sincère avec elle-même pour tromper les autres. De là, ce

mouvement, cette flamme, cette irrésistible fureur d'une vengeance qui semble personnelle, bien qu'elle soit désintéressée comme la vérité. C'est la nouveauté de ce réquisitoire.

Avant Pascal, Balzac pratiqua mieux que pas un Tart de simuler la grandeur, de choisir les termes, de les associer harmonieusement, et de combiner des moules oratoires; mais il n'écrivait que pour écrire. Descartes avait doté la prose française de cette beauté qui vient de la pensée pure ; mais il restait froid comme l'abstraction et il n'avait pas secoué le joug du latinisme qui pèse sur ses longues périodes. Ce qui manquait jusqu'alors, ce n'était donc ni la cadence, ni la clarté, ni la noblesse ou la précision du vocabulaire, mais la force de l'accent, la variété, la souplesse, l'allure libre et naïve, la chaleur, en un mot toutes les qualités que communiquent h l'expression du sentiment ou de l'idée l'ardeur du combat, la nécessité pressante de ne parler que pour agir, et de n'agir que pour le triomphe d'une conviction. C'est à ce titre qu'on peut attribuer à Pascal la gloire d'avoir fixé notre langue, ou plutôt d'avoir inventé la sienne, à peu près comme il trouvait sans maître les principes des sciences. Ce privilège, il le dut à son caractère plus encore qu'à son imagination et à sa vive sensibilité ; car son génie est fait de courage et de candeur. A cette droiture morale s'ajoutèrent le stimulant de l'opinion, la responsabilité d'une belle cause à défendre, l'aiguillon de ces amitiés ou de ces haines généreuses qu'animent des intérêts sérieux et des questions vivantes. Joignons-y cette longue aptitude à la patience qui est le génie, selon Buffon. En effet, s'il faut en croire Nicole, Pascal devint de plus en plus exigeant pour lui-même, à mesure qu'il avança dans son travail : c II était souvent vingt jours entiers sur une seule lettre. Il en recommençait même quelques-unes jusqu'à sept ou huit fois, afin de les mettre au degré de perfection où nous les voyons. » La dix-huitième lui donna plus de peine que toutes les autres. Il la refît jusqu'à treize fois. Toutes ces conditions dont le concours suscita l'éloquence des Provinciales y Pascal fut digne de les trouver en lui et autour de lui.

Or ce qui était un péril pour les mœurs, pouvait aussi devenir un dommage pour notre langue ; car le faux est contagieux,

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