‹ Études littéraires sue les classiques français des classes supérieures. Refondues, complétées et misés au courant des programmes officiels et des travaux les plus récentsChapitre 117 sur 334 · PENSÉES : DEUXIÈME ORDRE DE PREUVES · texte numérisé non relu

PENSÉES : DEUXIÈME ORDRE DE PREUVES

d'adoration il pousse en voyant son génie mathématique seconder ainsi Tardeur de son prosélytisme! Si le froid Descartes, ayant poursuivi vingt ans la vérité, a salué du nom de t victoire » les « trois ou quatre apparitions » dont elle le récompensa, avec quel accent l'ardent Pascal dut s'écrier dans la nuit d'extase : « Joie, joie, joie et pleurs de joie !... Éternellement en joie pour un jour d'exercice sur la terre! » N'était-ce pas la conclusion même de cette démonstration décisive qui mettait fin à la torture de ses doutes et faisait enfin briller pour tous une ferme espérance, au delà de ce t dernier acte qui est sanglant, quelque belle que soit la comédie en tout le reste » !

Difl^nlté safflsAute do pari. — S'offensera-t-on enfin du pari, en l'accusant d'être indigne de la majesté de son objet, parce qu'il nous force à jouer l'éternité comme sur une carte? Pascal a comparé l'homme devant sa destinée à un condampé à mort qui n'aurait plus qu'une heure à vivre, et qui pourrait révoquer son arrêt en y employant bien cette heure : c II est contre la nature, s'écrie-t-il, qu'il emploie cette heure-là, non à s'informer, mais à jouei au piquet ». Or il avait connu des hommes fort capables de jouer au piquet à cette heure-là : Le Vayer, Saint- Évremond ou même Méré, par exemple, et c'est pour eux qu'il a écrit.

Deuxième oindre de preuves : les Écritures, les miracles» laciiarité.— Il ajoute : t On peut voir le dessous du jeu, l'Écriture et le reste ». C'est le deuxième ordre d'arguments. Mais ici il faut les yeux de la foi et être, selon son expression, à t l'image d'un homme qui s'est lassé de chercher Dieu par le seul raisonnement, et qui commence à lire l'Écriture ». Désormais Pascal ne fait plus appel à la raison que pour constater t les clartés qui méritent, quand elles sont divines, qu'on révère les obscurités ». Il s'élève de l'onction des Évangiles à l'illuminisme des prophètes, et voit directement la loi de Dieu, à l'éclair des miracles : t Vbi est Deus tuus? Les miracles le montrent et sont un éclair. » Il se repose enfin dans cette charité dont il a dit : € Toute l'honnêteté humaine, aie bien prendre, n'est qu'une fausse imitation de la charité », et qui est l'âme des Pensées y en dépit du ton despotique que leur reprochait Voltaire.

Conclusion iiiir le système mpolo^^étlqne des Pensées et sur leur auteur. Sa mélancolie. Le Doeteur de la Grâce.

— Tel est probablement le système apologétique dont voulait user Pascal. En tout cas, ce qui ne saurait manquer, sinon de réduire, du moins d'émouvoir les plus rebelles, c'est tant de coups perçants qui vont droit au cœur. Ce qui saisira surtout les moins attentifs, c'est la mélancolie hautaine et attendrie d'un logicien dont la vaillance égale la candeur et la bonne foi. Au lieu de diminuer les difficultés, il les grossirait plutôt à plaisir. Tandis que d'autres apologistes font d'abord appel aux lumières naturelles, il s'attaque à la raison même, comme à une ennemie; et ses preuves sont précisément ces ténèbres où il voit la trace ineffaçable de la faute héréditaire qui a non seulement perverti le cœur de l'homme, mais aveuglé son esprit. Tous les appuis que réclame notre faiblesse, il les supprime donc, ou les renverse; tous les ménagements qu'impose le monde, il les dédaigne; tous les liens qui nous rattachent à nous-mêmes, il les arrache. Car il lui faut un sacrifice entier, une abdication absolue devant la foi, c'est-à-dire devant cette soudaine clarté dont il se sentit lui-même inondé, le jour où il fut, lui aussi, terrassé sur le chemin de Damas, et eut son éblouissante vision. Comme il dut tout à la Grâce, c'est à la Grâce qu'il rapporte tout, dans ce que nous avons appelé le second ordre de preuves, et dans sa conclusion. En cela, il est ce qu'il fut toujours, janséniste ardent et conséquent. Par l'austérité de ces tristesses il n'a pas prise sur tous les esprits ; mais il rappellera du moins à chacun de nous que, suivant le mot de M. Sacy qui l'a jugé en maître, t si l'on ne peut être un saint, encore a-t-on une âme qu'il ne faut sacrifier à rien et à personne ».

Pascal et Slontaif^ne. — On apprécie par ce qui précède la distance qui sépare Pascal et Montaigne, son maître favori. On ne pourrait rencontrer deux génies plus différents, l'un raide et inflexible, nous entraînant de vive force à la foi la plus rigoureuse par la pratique la plus obéissante, et l'autre, voluptueux, souriant, s'assoupissant avec délices dans ^indifférence ou le doute, ce t mot oreiller » si commode pour t une tête bien faite ».

PENSÉES : LEUR STYLE. i99

Aussi Pascal communique-t-il son accent propre et sa couleur distincte aux pensées ou aux expressions qu'il emprunte à Fauteur des Essais. Là où un épicurien aimable ne vise qu^à son plaisir, s'abandonne et suit sa fantaisie, le logicien ardent transforme le caprice en énergie, et le sourire en amère ironie. Car son langage ressemble à sa vertu : il sent l'effort, il a Tautorité qui s'impose ; il est superbe et despotique ; il se soucie moins de persuader la raison que de l'étourdir, de l'accabler, et de la réduire à merci.

Le style de Pascal. Sa i^hétorique. Sources de son élo« qnence. — < Géométrie et passion, dit M. Havet, voilà donc tout l'esprit de Pascal, voilà aussi toute son éloquence. Il veut qu'on exprime rigoureusement la vérité telle qu'elle est, de manière qu'il n'y ait rien de trop, ni rien de manque (xxiv, 87), point de fausses boautés (vu, 24, 35), rien pour la convention et pour l'art (i&id., 22), rien qui masque (20), qu'on voie l'homme et non l'auteur (28). Il ne craint pas de répéter le mot qui convient, plutôt que d'en employer un moins juste (21) ; tout ce qui serait luxe est retranché (xxv, 25 bis et 25 ter). S'il y a une élégance pour Pascal, ce n'est guère que dans le sens où les mathématiciens emploient ce mot. Or cette élégance exacte est labo* rieuse en morale; car la vérité est une pointe subtile (m, 3, à la fin), où on a grand'peine à bien toucher. Aussi les procédés qu'il affectionne sont-ils les distinctions et les oppositions, qui sont comme les instruments de précision de l'esprit ; il retourne et tourmente son idée jusqu'à ce qu'il la rende de la façon qui la dégage le mieux, et cela se fait non seulement par le choix des termes, mais par l'ordre; c'est pourquoi il n'y a rien de plus important que l'ordre, à ses yeux, ni rien de plus difficile. € Je sais un peu ce que c'est, dit-il, et combien peu de gens l'entendent » (xxv, 108, et vu, 9 *).

€ Il l'achetait par un travail opiniâtre, remarque M. Havet, au point de refaire souvent jusqu'à huit ou dix fois des pièces que tout autre que lui trouvait admirables dès la première (Préface de Port-Royal), Tous les fragments un peu considérables

1. Les principales pensées de Pascal relatives à la littérature ont été groupées par M. A. Molinier, dans un môme chapitre, sous ce titre : Pensées sitr te style (t. II, p. 131 sqq., Paris, Leraarre).

des Pensées sont surchargés de ratures et de corrections dans le cahier autographe. Si Pascal a peu écrit, et jamais rien d'étendu, ce n'est donc pas seulement parce que la santé lui a manqué, mais aussi parce qu'il exerçait sur sa pensée une rigueur de critique qui le rendait trop malaisé à contenter, et pour laquelle l'exécution d'un grand ouvrage devenait un travail au-dessus des forces humaines. »

Or cet amour de la perfection visait au vrai, non pour le vrai seul, mais en vue du bon, comme il le dit expressément : t On a mauvais goût et mauvais sens, parce qu'on manque de cœur ; la règle est l'honnêteté » (xxiv, 94). Voilà pourquoi, selon la même critique, t Pascal est le plus excellent des modèles, pourvu qu'on se propose en l'étudiant de rester soi-même; car son éloquence n'est qu'à lui. Mais tout le monde peut prendre sa part de sa rhétorique. Appliquer son esprit à discerner le vrai et à l'aimer, ne rien dire qu'on ne le conçoive bien et qu'on ne s'y intéresse, ne priser une expression qu'autant qu'elle est lumineuse et sentie, travailler à éclaircir ses idées, et s'y échauffer jusqu'à ce qu'on assure qu'elles paraîtront suffisamment claires à tous, et qu'ils seront touchés de ce dont on est touché soimême; se soutenir, dans ce travail pénible, par le zèle, par l'amour du bien qu'on peut faire et de la cause qu'on peut servir; voilà ce que nous pouvons tous apprendre dans Pascal, pour y réussir dans notre mesure et suivant nos forces. »

Puisque dans ses écrits son âme est tout entière, et comme toute nue, c'est avec le cœur qu'il faut juger t un homme qui, dit éloquemment M. D. Nisard, a volontairement habité avec la souffrance, et, à l'exemple du Christ, a voulu, par sa mort au monde, racheter quelques-uns d'entre nous ». Aussi hésite-t-on à louer l'esprit chez un penseur auquel la gloire est venue malgré lui, précisément parce qu'il la fuyait et la méprisait. On paraît ne pas l'avoir compris, quand on cherche la beauté littéraire dans celui qui ne prisa que la beauté morale, se sacrifia toujours au devoir, et, comme les héros de Corneille, nous fait admirer en lui l'idéal de notre nature, l'homme tel qu'il devrait être. Disons pourtant qu'après Pascal, l'œuvre de la langue française dans la prose est consommée. Écoutons ici l'un de ses critiques, qui n'a jamais rien écrit de plus magistral

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