‹ Études littéraires sue les classiques français des classes supérieures. Refondues, complétées et misés au courant des programmes officiels et des travaux les plus récentsChapitre 116 sur 334 · PENSÉES : LE PARI · texte numérisé non relu

PENSÉES : LE PARI

Insuffisance dn déisme. — Quand il estime que Tathée est ainsi rendu muet, il replace devant nous l'effrayant problème de notre destinée et feint de prêter Toreille à la solution déiste. Puis il la rejette. Il ne le fait pas sans ménagements, sans admettre que les preuves métaphysiques peuvent t servir à quelques-uns », mais elles sont c si éloignées du raisonnement des hommes et si impliquées > qu' c une heure après ils craignent de s'être trompés ». Or Pascal est trop ému lui-même des dangers de l'incertitude, il aime trop ses semblables, pour se contenter d'une réponse qui ne laisse pas l'esprit et le cœur dans un repos durable et dont tous les hommes ne peuvent pas profiter. 11 veut acquérir la sérénité parfaite pour lui et pour les autres ; il y aspire comme Lucrèce ; mais il ne croit pas à la sérénité des temples philosophiques ; et il déclare que toutes ces spéculations sont stériles, qu'elles ne chassent pas à jamais l'horreur du doute et que t se moquer de la philosophie, c'est vraiment philosopher » . Son même cri lui échappe alors : c La paix ! la paix ! »

L'hypothèse inéquitable de Tenfer. — 11 nous avertit que le déisme est un piège, parce qu'il a négligé un cas du problème, le plus redoutable, l'hypothèse qu'il y a un enfer. Gardons-nous bien d'écouter les déistes quand ils nous ouvrent l'asile du quiétisme épicurien : Pascal nous en arrache. Ne l'oublions pas, en effet, ce n'est pas Dieu seulement qu'il veut prouver, c'est Jésus- Christ, € l'objet de tout, le centre où tout tend » ; ce n'est pas une adhésion tiède à une confession quelconque qu'il nous demande, c'est un ardent acte de foi dans ce christianisme austère qui déclare que « la crainte de Dieu est le commence* ment de la sagesse; qu'il y a beaucoup d'appelés, mais peu d'élus »; et il nous montre l'enfer béant. Ne le nions pas : Pascal nous a convaincus de notre impuissance à nier quelque chose. Ne nous révoltons pas, parce que la damnation éternelle est contraire à l'idée que nous avons de la justice divine; cette idée ne saurait être juste, la justice de Dieu étant aussi en dehors de la justice humaine que l'infini l'est du fini. Et c'est ainsi que cette menace de la damnation va nous livrer à Pascal ; car nous sommes obligés de l'envisager et de nous placer dans l'hypothèse que Dieu est ou n'est paSi

L« pari. — Pascal nous amène à parier qu'il est, car nous avons ainsi Tinfini à gagner en ne risquant que le fini, avec c pareils hasards de gain que de perte ». Où fuir en effet? Nous sommes c embarqués ». Il nous faut chercher Dieu, le deus absconditus, car nous ne pouvons nier son existence, ni écarter Tidée terrible de sa justice, malgré notre impuissance à en comprendre les décrets. Pascal alors touche au triomphe : ne nous a-t-il pas forcés à examiner la solution chrétienne du problème de la destinée? L'examen en sera court; Pascal ose avouer avec Saint-Paul qu'elle est une sottise, stuUitiam, et aussitôt il entreprend d'excuser, non pas ceux qui l'enseignent, car leur aveu les met hors de cause, mais ceux qui la reçoivent. On sait avec quelle hardiesse calme il sonde alors le problème ainsi posé ; avec quelle ingénieuse subtilité il démontre qu'il faut parier pour cette sottise, qui apparaît comme le plus grand acte de sagesse dont nous soyons capables. C'est ainsi que le pari est devenu dans l'argumentation de l'auteur des Pensées une preuve décisive. L'athéisme réduit au silence le déisme reconnu insuffisant, Pascal nous amène à la religion chrétienne par la voie modeste — mais ouverte à tous — du probabilisme, et nous y pousse par le plus clair et le plus élo quent des arguments, l'intérêt.

Logique da pari dans le systèine de Pascal. — Faut-il s'en étonner et objecter qu'il y a dans ce raisonnement une contradiction entre l'appel direct qu'il fait à la raison, et le dédain professé, en maint endroit des Pensées, envers les décisions de cette maîtresse de l'homme aussi orgueilleuse que faible? Pascal qui donne l'assaut à notre indifférence par toutes les avenues, a écrit : c Deux excès, exclure la raison, n'admettre que la raison ». Ne l'accusons donc pas d'inconséquence pour avoir redouté ailleurs les appels orgueilleux que la métaphysique adresse à l'autorité des principes abstraits. Il laissait la satisfaction aux esprits d'élite, après l'avoir goûtée lui-même, mais, la jugeant inaccessible à cette foule des simples à laquelle il s'adressait par charité chrétienne, il put, sans contradiction, relever l'impuissance de la raison à se satisfaire par l'éclair fugitif d'une démonstration métaphysique, et lui proposer la certitude durable d'un pari où le gain était évident. Aussi quel cri de triomphe et

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