‹ Études littéraires sue les classiques français des classes supérieures. Refondues, complétées et misés au courant des programmes officiels et des travaux les plus récentsChapitre 136 sur 334 · LE DISCIPLE D'HORAGE I SA LANGUE · texte numérisé non relu

LE DISCIPLE D'HORAGE I SA LANGUE

vère malin, tout imbu de Tesprit d'où naquirent les fabliaux, il en a reçu l'héritage plus directement que Marot lui-même. Le signe en est un tour d'imagination preste et leste, un vers alerte et souple, l'art d'effleurer les ridicules innocemment et sans éclat, cette délicatesse qui atténue toutes les sensations, ce coloris discret qui se joue parmi les nuances, ce sourire qui lutine autour des objets et laisse deviner au lecteur la finesse d'une arrière-pensée comique, enfln ce don merveilleux de philosopher à la dérobée, sous forme de badinage, du coin de l'œil, avec bonne humeur et sans intention méchante.

Sa laniffoe : saveur if^anloise, franchise popolaire» exprès* slve familiarité. — Cette parenté se trahit dans la langue même qu'il emploie. Car sa verte saveur rappelle Villon, Rabelais et Régnier, non sans tempérer pourtant, la crudité de leur franchise. Mais, en s'accommodant à la politesse contemporaine, les termes dont il se sert gardent l'accent de leur origine : tout voisins de la source d'où ils jaillirent, ils ont une physionomie indigène où se manifestent les instincts qui les avaient jadis suscités spontanément. Ils sont si vivants, qu'ils semblent éclos, à l'heure même, sur les lèvres du poète, et produits pour la première fois par l'impression ou le contact de la réalité présente. De là vient qu'au lieu d'avoir la sécheresse des chiffres, ou d'être une monnaie usée par la circulation, ils parlent aux yeux par les images les plus saillantes. C'est que La Fontaine ne recule jamais devant ce mot propre qui donne aux choses tout leur relief. Est-il question d'un marchand, il n'hésite point à nommer « les facteurs, les associés, les ballots et le fret » ; il ne déguise pas sous des périphrases la vente t du tabac, du sucre, de la porcelaine et de la cannelle ». Met-il en scène un singe qui s'amuse à faire des ricochets avec les louis de son maître, il entre dans le détail du trésor, appelle chaque pièce par son titre, énumère les t pistoles, les doublons, les jacobus, les ducatons et les nobles à la rose ». Au lieu de voiler par des circonlocutions les objets que dédaignaient alors les gens de cour, il dit bravement : « une bique, un loquet, un cotillon, un jupon » ; il peint « le tripotage des mères et des nourrissons »; il nous fait entendre les * pétarades » du cheval ; il ne craint pas même l'odeur du fumier :

Leur ennemi changea de note; Sur la robe du dieu fit tomber une crotte,

et risque le vocabulaire villageois sans le moindre scrupule de fausse noblesse. C'est ainsi qu'il écrit encore :

Et chacun de tirer, le matin, la canaille, A qui mieux mieux : ils firent tous ripaille.

Ailleurs nous rencontrons hère, goujat, racaille, etc. Mais le français de Paris, celui de la cour, et le plus fin, associe chez lui ses délicatesses aux naïvetés locales et à la rusticité expressive des dialectes provinciaux. Le ton familier de cet idiome populaire que Malherbe, aussi lui, prisait fort, agrée tellement à son humeur, que cette habitude le suit parfois jusque dans les rencontres où le sujet comporte un tour plus relevé. Voyez comme il fait la leçon à ses princes, t qui vont s'échauder en des provinces, pour le profit de quelque roi ». Eût-il affaire à un de ces dieux dont il rajeunit l'antiquité, à Borée, par exemple, il dira sans façon :

Notre souffleur à gage S*enfle comme un ballon, Fait un vacarme de démon.

Du reste les dieux mythologiques de ce poète si naïvement païen sont tous très vivants. Il prend avec eux d'amusantes libertés. 11 les a réduits aux proportions de sa fable, et s'est fait t un petit Olympe qui ressemble plus à une taupinée qu'à une montagne ». Ils sont devenus gaulois, débonnaires, bons vivants. Jupiter s'y transforme en Jupin, mais sans malséante intention de parodie. V Aurore t au voile de safran, aux doigts de rose », apparaît encore sur t le thym et la rosée; mais c'est Jannot Lapin qui lui fait la cour ». Atropos et Neptune recueillent des droits de péage sur les vaisseaux marchands. Les Amours « volent en bande, délogent ou reviennent au colombier ». Les grenouilles vont coasser dans le Styx après leur mort.

De là procèdent encore les proverbes et les métaphores plébéiennes dont il foisonne. Ses rats ne trouvent à manger t que le quart de leur soûl ». Son cormoran t fonde sa cuisine sur

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