‹ Études littéraires sue les classiques français des classes supérieures. Refondues, complétées et misés au courant des programmes officiels et des travaux les plus récentsChapitre 139 sur 334 · XI · texte numérisé non relu

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lui vertu native. Sans doute il posséda, par privilège, ce je ne sais quoi qui est le principal en poésie; mais on se tromperait fort en supposant qu'il ne connut point le travail. Ne confesset-il pas, en tète de PyscJié^ que la prose lui coûte autant que les vers1 Dans une de ses dernières pièces, adressées au duc de Bourgogne, il se plaint de fabriquer à force de temps ces œuvres qui ne dénoncent aucun effort. On a retrouvé sa première ébauche de la fable intitulée le Renard, les Mouches et le Hérisson i or les deux textes n'ont de commun que deux vers. Si on lui compare Ésope, Phèdre ou Pilpay traitant les mêmes sujets, on voit que ses moindres changements recouvrent un calcul, et obéissent à des principes. Très défiant de lui-même et des inégalités de la verve, il chargeait ses manuscrits de ratures, et ne se lassait pas de les recopier, toujours avec de nouvelles corrections. 11 est donc certain qu'il appartient à l'école de la longue patience, comme Racine et Boileau, et qu'on se tromperait du tout au tout en répétant avec Lebrun-Pindare :

Il ignore la froide lime D'un travail long et médité.

Mais ces lenteurs de la lime ne se devinent point, car elles se dérobent sous un air d'abandon qui est cette grâce dont il a dit :

Et la grâce plus belle encor que la beauté.

Il semble même qu'il n'y ait pas pour lui de distance ou d'intervalle entre le rêve et l'image qui le fixe. A lui aussi s'applique le vers de Régnier sur lui-même :

Les nonchalances sont ses plus grands artifices.

C'est comme l'involontaire épanchement d'un génie qui s'ignore. Nous en conclurons que le goût le plus exquis ramène les meilleurs à l'infaillible sûreté de l'instinct. Chez La Fontaine, l'art n'est que la nature prise sur le fait. Voilà ce qui lui assure la gloire d'être à jamais, avec Molière, le plus populaire de nos grands poètes, et le plus grand de nos poètes populaires.

La morale de rexpérience. Saifpesse impartiale et tolé* rante. -— S'il a mérité ce rang que nul ne lui conteste ou ne

LÀ MORALE DE L*£XPÉmBNCE. 241

lui dispute, c'est que sa fable n'a pas seulement l'attrait du récit, mais l'iotérét d'une ample comédie qui nous apprend à nous mieux connaître., nous et nos semblables. Dans le conteur il y a donc un observateur qui nous instruit en nous charmant. Moraliste dramatique et non dogmatique, moins soucieux de guérir les ridicules et de les attaquer avec des bras d'Hercule, que de les peindre pour son plaisir et pour le n^tre, La Fontaine n'est ni un médecin qui propose des remèdes, ni un mentor qui prétend nous servir de guide. Aussi ae réserve-t-il point un poste d'honneur au précepte et à la maxime. L'un et l'autre ont l'air de n'intervenir qu'accidentellement, si l'occasion s'en présente. En mainte rencontre, la leçon reste à l'état latent, et circule sourdement dans l'action d'où la dégage un lecteur avisé : ou bien, lorsqu'elle est exprimée, ce n'est plus d'une façon impersonnelle; mais elle se transforme en un tour éloquent, et devient une émotion soudaine. C'est alors tantôt un regret, tantôt un souhait, ailleurs un cri de l'âme ou un simple sourire, presque toujours un de ces mouvements spontanés qui partent de nous à notre insu. Il advient même qu'avouant son embarras, le narrateur dit ingénument :

Quelle morale puis-je inférer de ce fait? Sans cela, toute fable est un œuvre imparfait. J'en crois voir quelques traits, mais leur ombre m^abuêËi

(Livre XII, fable u.)

Et pourtant, bien que La Fontaine n'ait point l*intentiott de nous édifier ou de nous instruire, ses apologues offrent réponse à toute question, petite ou grande et, comme le remarque Saint-Marc Girardin, on peut en tirer à volonté une moralité familière et médiocre, ou élevée et généreuse : tout dépend du questionneur^ Seulement ne lui demandons que la science de la vie, c'est-à-dire la bonne foi d'une expérience impartiale qui, sans condamner et sans absoudre nos travers, les représente fidèlement, ne conseille guère que la prudence, et réduit pour nous la sagesse à n'être ni dupeurs ni dupés. Ce n'est pas que La Fontaine ait le parti pris de La Rochefoucauld, et se plaise à découvrir, jusque dans nos vertus, des instincts égoïstes pullulant comme des animalcules dans une goutte d'eau vue au

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microscope. Ce pessimisme serait tout à fait contraire à son tempérament. Mais il n'a pas non plus l'optimisme qui s'aveugle ; car sa clairvoyance égale sa sincérité. Aussi ne nous cachet-il pas qu'il arrive souvent aux faibles d'être opprimés sans espoir de revanche, aux moutons d'être croqués par les loups, et aux battus de payer l'amende. C'est, en général, aux renards qu'il donne les rôles avantageux; si le tour est bien joué, il semble même oublier le guet-apens, et ne plaint pas trop les victimes. Que de vérités amères ne pourrait-on pas recueillir ici, chemin faisant!

La raison du plus fort est toujours la meilleure.

(Livre I, fable x.)

Voilà le train du monde et de ses sectateurs, On s*y sert du bienfait contre les bienfaiteurs....

(Livre I, fable ni.)

Le fabricateur souverain Nous créa besaciers tous de môme manière, Tant ceux du temps passé que du temps d'aujourd'hui : 11 flt pour nos défauts la poche de derrière, Et celle de devant pour les défauts d'autrui....

(Livre I, fable vn.)

— Chacun tourne en réalité.

Autant qu'il peut, ses propres songes ; L'homme est de glace aux vérités, 11 est de feu pour les mensonges.

(Livre IX, fable vi.)

Ailleurs, après avoir mis en scène une chauve^souris qui dit. tantôt :

et tantôt

Je suis oiseau, voyez mes ailes t Vive la gent qui fend les airs I

Je suis souris, vivent les rats ! Jupiter confonde les chats!

n'ajoute*t-il point :

Le sage dit, selon les gens, Vive le roi ! vive la Ligue 1

SA SAGESSE IMPARTIALE ET TOLÉRANTE. âi43

Que serait-ce donc si nous examinions de près tous ces animaux avides, gloutons, rapaces, impudents, orgueilleux, serviles, envieux, irascibles, perfides, cruels, menteurs et hypocrites, qui cherchent leur bien premièrement, et puis le mal d'autruif Orgueil et dureté, voilà le lion, ce roi des animaux. Il voit tous ses pauvres sujets comme des vermisseaux, de c chétifs insectes, excréments de la terre >. Le fond du personnage est un amour parfait de soi-même. Dans la mauvaise fortune, il débite un beau discours sur le bien public, et ne songe qu'au sien. Mais il est toujours digne; c chargé d'ans » et pleurant € son antique prouesse », il meurt avec majesté.

Tel maître, tels valets. Le cerf met au rang des dieux la reine qui jadis avait t étranglé sa femme et son fils ». Le singe dépense autant d'esprit à ramper qu'à régner. Le renard a le génie de l'adulation; quel sang-froid! quelle atrocité de sarcasme dans ses vengeances !

D'un loup écorché vif appliquez-vous la peau Toute chaude et toute fumante.

Messire loup vous servira, S'il vous plaît, de robe de chambre !

Il fait arme de tout, est toujours prêt sur le pour et le contre, prend tous les masques, imagine plus d'expédients que le hasard d'obstacles, espère encore quand il n'y a plus d'espérance, ne cesse jamais, jusqu'en ses mésaventures, d'être spirituel, inventif, maître de soi, prompt à l'à-propos, éloquent pour vivre aux dépens des autres.

Et Grippeminaud, le bon apôtre, le chat t faisant la chattemite, le saint homme de chat, bien fourré, gros el gras », cet archipatclin tout confit de mielleuses paroles ! Toutes les passions, tous les vices, défileraient ainsi sous nos yeux, en des satires, qui, sans en avoir l'air, sont plus hardies que celles de Molière et de La Bruyère. Car il n'est guère de condition, ni de classe qu'elles aient ménagées. Nul n'a parlé moins respectueusement des € puissances », des c mangeurs de gens », des € volereaux », de tous ceux qui ont c belle tête, mais de cervelle point ». Toutes les fois qu'il touche aux maîtres de la terre, il ne se montre ni séduit, ni ébloui. Toutefois il n'a

jamais de parti-pris hostile, il ne songe point à flatter ce peuple d'Athènes, qu'il appelle l'animal aux têtes frivoles.

Chicanes de J.-J, Ronssean et de Lamartliie* Est-il vrai qne la morale de La Fontaine soit pessimiste ou sceptique?

— Mais gardons-nous d'en conclure que La Fontaine en veut à la nature humaine. Si son miroir ne nous embellit pas, c'est notre faute, et non la sienne. Gardons-nous donc de déclamer contre lui avec Rousseau qui s'écrie : c On fait apprendre les fables de La Fontaine à tous les enfants ; et il n'y en a pas un seul qui les entende. Quand ils les entendraient, ce serait encore pis; car la morale en est tellement mêlée, et disproportionnée à leur âge, qu'elle les porterait plus au vice qu'à la vertu. > Analysant, pour le prouver, la fable le Renard et le Corbeau, il ajoute, à propos de la moralité (Cette leçon vaut bien un fromage sans doute) : t La pensée est très bonne; cependant il y aura bien peu d'enfants qui sachent comparer une leçon à un fromage, et qui ne préférassent le fromage à la leçon. Est-ce à des enfants de six ans qu'il faut apprendre qu'il y a des hommes qui flattent et mentent à leur profit? Au lieu de s'ob* server sur le défaut dont on veut les guérir ou les préserver, ils penchent à aimer le vice avec lequel on tire parti des défauts des autres. > Le paradoxe de Rousseau vient de ce qu'il confond deux procédés d'enseignement moral, l'un, direct, celui du précepte; l'autre, indirect, celui de l'expérience. Or ils vont au même but, par des voies diJBEerentes. Car si le premier nous instruit sur ce qu'il convient de faire, le second nous apprend ce qu'il faut éviter. Tous les deux parlent à la conscience et à la raison. Non, La Fontaine ne flatte point nos défauts, mais il nous rappelle à une estime modeste de nous-même. Mieux vaut donc rendre justice à la sûreté d'un bon sens fin, profond et pratique, plus fait, nous en convenons, pour les hommes que pour les enfants, s'inspirant souvent de l'intérêt bien entendu, comme fera Franklin : —

L'avarice perd tout en voulant tout gagner.

(Livre V, fable xm.) Quel que soit le plaiëir que cause la vengeance, G*e8t racheter trop cher que Tacheter d'un bien Sans qui les autres ne sont rien ; —

(Litre IV, fable %m.)

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