CHICANES DE J.-J. ROUSSEAU ET DE LAMARTINE
mais conseillant toujours, sinon le sacrifice et Théroïsme, du moins les vertus moyennes et accessibles qui sont la meilleure garantie de toutes les relations sociales. La Fontaine n'a pas en effet l'étofiFe d'un Alceste. Loin de jeter feu et flammes, il serait plutôt résigné d'avance au train ordinaire des choses. Voilà pourquoi Lamartine, après Jean-Jacques Rousseau, s'est montré fort dur pour lui. Il en veut à ces animaux c qui se moquent les uns des autres, sont égoïstes, railleurs, avares, sans pitié, sans amitié, plus méchants que nous ». Dans ce réquisitoire injuste et paradoxal, on sent l'antipathie de deux natures, le conflit de deux poésies.
En même temps qu'il nous apprend à fuir l'excès, à concilier l'habileté avec l'honnêteté, à nous tenir dans ce juste milieu qui est la raison même, La Fontaine fait aimer tous les sentiments bienveillants qui naissent sans effort d'un esprit droit et d'un cœur généreux. Parmi ces acteurs, il n'y a pas seulement des lions et des loups, des renards et des singes, des chauvessouris qui changent de cocarde, et des lices qui gardent volon tiers le bien d'autrui. On y rencontre aussi de bonnes et douces bêtes dont l'exemple nous invite à la compassion, à la charité, à la reconnaissance : tels sont le rat délivrant le lion, et la colombe sauvant la fourmi par le brin d'herbe qu'ellç lui jette, au moment du péril. Telle est encore la fourmi qui, par gratitude, mord au talon le villageois dont l'arbalète visait sa bienfaitrice :
Le vilain retourne la tête.
La colombe Tentend, part, et tire de long.
Ce devoir de mutuelle assistance est un de ceux que recommandent le plus souvent ces apologues où le bien se trouve à côté du mal, comme dans la vie quotidienne dont ils sont l'image. Ne lisons-nous pas ailleurs cette salutaire maxime :
En ce monde il se faut l'un l'autre secourir : Si ton voisin vient à mourir, C'est sur toi que le fardeau tombe.
(Livre VI, fable xvi.)
Les hommes n'étant ni des héros ni des saints, il n'est pas mauvais de les intéresser à l'honnête par l'utile.
Quant à ceux qui s'affligent d'assister ici trop souTent aux succès de la violence, de Taudace et de la ruse, ils ne doivent point oublier mainte réflexion dont le dessein manifeste est de consoler les humbles par la conscience des compensations qui les dédommagent.
Une tête empanachée N'est pas petit embarras.
Le trop superbe équipage Peut souvent en un passage Causer du retardement.
Les petits, en toute affaire, Esquivent fort aisément :
Les grands ne le peuvent faire.
Sans parler du moucheron qui déclare la guerre au roi des animaux, et se retire avec gloire du combat où il demeure victorieux, l'orgueil des puissants est aussi rabattu par ces vers d'une simplicité sublime :
Qu'importe à ceux du firmament Qu'on soit mouche ou bien éléphant?...
Les petits et les grands sont égaux à leurs yeux.
(Livre XII, fable xxi.)
C'est le mot de Lamartine disant :
L'insecte vaut un monde : ils ont autant coûté.
Ailleurs le rat dit de l'éléphant :
Mais qu'admirez-vous tant en lui, vous autres hommes? Serait-ce ce grand corps qui fait peur aux enfants? Nous ne nous prisons pas, tout petits que nous sommes, D^un grain moins que les éléphants.
L'indifférence pour les faux biens nous semble donc une des leçons les plus familières à la raillerie du poète qui a dit :
Se croire un personnage est fort commun en France; On y fait l'homme d'importance.
Et l'on n'est souvent qu'un bourgeois.
Cest proprement le mal François, La sotte vanité nous est particuhëre.
SA PHILOSOPHIE PRATIQUE. a47
VAne vêtu de la peau du lion, La Mouche du cocke, Le Corbeau qui veut imiter Vaigle^ Le Geai paré des plumes du paon, Le Mulet se vantant de sa généalogie. Le Chameau, Les Bâtons flottants, Les Deux Chenues, Les Deux Anes, Le Pot de ten*e et le Pot de fer, toutes ces fables égayées dMronie ne sont-elles pas autant de traits lancés contre ces gens qui
De loin sont quelque chose, et de près ne sont rien?
La philosophie pratique de La Fontaine, Il rajeunit les liens commnns, — Diantre part, quelle conviction pénétrante, lorsqu'il prise les biens véritables, en particulier Tamitié, qui n'eut jamais plus louchant interprète ! De quel accent ne s'écriet-il pas :
Qu'un ami véritable est une douce chose! Il cherche vos besoins au fond de votre cœur.
Il vous épargne la pudeur
De les lui découvrir vous-même :
Un songe, un rien, tout lui fait peur, Quand il s'agit de ce qu*il aime !
(Livre VIÏI, fable xi.)
Il disait, dans le Corbeau, la Gazelle, la Tortue et le Rat :
A qui donner le prix? Au cœur si Ton m'en croit. Que n'ose, et que ne peut Tamitié violente? Cet autre sentiment que Ton appelle amour Mérite moins d'honneur.
(Livre XII, fable xv.)
Ce cri part d'un cœur qui fît ses preuves, et témoigna de sa constance, malgré Jupiter même et les vents orageux, comme il dit à Mme Harvey. Son tour n'est pas moins personnel, lorsque, s'appropriant ce fonds d'idées générales qu'on nomme lieux communs, il les rajeunit par une émotion si naïve qu'il parait avoir découvert le premier ces vérités qui sont du domaine public. C'est ainsi que, sans ressembler ni à Lucrèce ni à fiossuet, il les égale dans certaines fables où il prêche à sa façon sur le néant de l'homme, l'instabililé de la fortune, et l'inévitable loi de la mort. Dans le concert des voix éloquentes, la sienne n'a-t-elle pas son timbre distinct, quand, par exemple, à
propos du centenaire qui demande grâce, il réconforte les pus il lânimes par la bonhomie attendrie et souriante de ces vœux?
Je voudrais qu'à cet âge,
On sortit de la vie ainsi que d'un banquet, Remerciant son hôte, et qu'on fît son paquet : Car de combien peut-on retarder le voyage? Tu murmures, vieillard ! Vois ces jeunes mourir; Voîs-lés marcher, vois-les courir A des morts, il est vrai, glorieuses et belles, Mais sûres cependant, et quelquefois cruelles. J'ai beau le le crier, mon zèle est indiscret : Le plus semblable aux morts meurt le plus à regret.
(Livre Vin, fable i.)
Quel pur et mâle accent gaulois dans toute cette harangue de la mort! (La Mort et le Mourant),
Dans le Vieillard et les Trois Jeunes Hommes, sa philosophie est plus haute encore. A Forgucil et à l'insolence des jouvenceaux qu'enivrent c le long espoir et les vastes pensées >, voyez comme il oppose la sérénité mélancolique du sage, qui, prêt à perdre € les clartés de la voûte azurée >, prend plaisir à planter cet arbre dont l'ombrage réjouira ses arrière-neveux.
Cela même est un fruit que je goûte aujourd'hui; J'en puis jouir demain, et quelques jours encore;
Je puis enfin compter l'aurore
Plus d'une fois sur vos tombeaux.
Malgré les dures paroles qui l'ont offensé, la bonté clémente de ce patriarche n'en pleurera pas moins le trépas prématuré des présomptueux qu'a châtiés la divine justice. Cette indulgente pitié qui pardonne aux misères humaines, La Fontaine semble l'éprouver jusque dans ses plus rigoureuses censures; et c'est une des grâces de sa raison aimable qui donne à la vertu l'air avenant d'une volupté supérieure à toutes les autres. Si cemérile n'est pas de ceux que senl tout d'abord la jeunesse, il se goûle de plus en plus à la longue, à mesure que les années nous instruisent à nos dépens ; il en . est de ses fables comme de ces vins excellents auxquels Voltaire comparait les poésies d'Horace et qui ne peuvent que gagner à vieillir, et M. D. Nisard