SON ORIGINALITÉ DANS LA SATIRE LITTÉRAIRE
Boileau fut donc seul contre tous, lorsque, dans le sflence universel, il résolut de s'insurger contre le personnage qu'il rendit ridicule, au moment où lès plus grands tremblaient devant ses oracles. Cette témérité qui parut d'abord un scandale, et eut bientôt pour elle tous les rieurs, il en prit l'inir. liative, à ses risques et périls, et se proposa d'opérer dans la poésie française une réforme analogue à celle que Pascal avait accomplie dans la prose. Or il y réussit à ce point que l'on peut dire, en un certain sens, avec M. D. Nisard : t La matière d'un grand siècle existait en France, avant Boileau, de même qu'avant Louis XIV, dans la France victorieuse de l'Espagne et de la féodalité, il y avait la matière d'une grande nation. Mais comme il fallait un Louis XIV pour organiser cette nation, et lui apprendre ce dont elle était capable, il fallait aussi un Boileau pour diriger toutes les facultés, discipliner toutes les forces, et faire voir à la France une image éclatante de son génie dans les lettres. > Disons du moins que Boileau contribua plus que tout autre à enhardir Molière, Racine et La Fontaine, à les éclairer sur eux-mêmes, et hâter l'heure où ils se fixèrent dans la perfection.
L'originalité de BoUeaii. — Voilà son originalité vraie. Elle consiste dans la satire littéraire. Vengeur et conservateur du goût, il parle sur ses contemporains comme la postérité même. Il ne fut en défaut que bien rarement, lorsqu'il mit Voiture à côté d'Horace, quand il méconnut quelque temps QuinauU, quand il oublia de nommer La Fontaine. Sans se laisser troubler par l'influence des personnes^ les caprices de la mode ou les intérêts d'amour-propre, il sut mettre chacun à son rang, discréditer les uns par ses censures, consacrer les autres par son estime, eûf seigner toutes les bienséances du langage, et graver dans tous les esprits, ea traits ineffaçables, les vérités qui doivent être la conscience de tout écrivain. En dehors de cette magistrature exercée par un juge presque infaillible, nous accorderons volontiers que ses devanciers lui ont été supérieurs. Horace et Régnier sont des moralistes ou des peintres près desquels pâlit un talent de conception qui dévie aisément vers le lieu commun^ et ne se relève que par le détail de la facture ou l'agrément du portrait. Ajoutons pourtant une restriction. Où suffisent l'ima*
giaationet Tesprit, Régnier excelle; mais pour fustiger les vices, il manque d'autorité ; et Horace n*en a pas de reste avec tout son bon sens. Mais, dès qu'il s'agit des ouvrages de l'esprit, il reprend tous ses avantages ; car c'est là que triomphe sa faculté souveraine, cette pure raison dont il a pu dire, sans craindre un démenti :
Sais-tu pourquoi mes vers sont lus dans les provinces, Sont recherchés du peuple, et reçus chez les princes? Ce n'est pas que leurs sons, agréables, nombreux. Soient toujours à Toreille également heureux : Qu'en plus d'un lieu le sens n'y gêne la mesure ; Et qu'un mot quelques fois n'y brave la césure. Mais c'est qu'en eux le vrai, du mensonge vainqueur, Partout se montre aux yeux, et va saisir le cœur: Que le 'bien et le mal y sont prisés au juste, Que jamais un faquin n'y tient un rang auguste, Et que mon cœur toujours, conduisant mon esprit. Ne dit rien aux lecteurs qu'à soi-même il n'ait dit. Ma pensée au grand jour partout s'offre et s'expose, Et mon vers, bien ou mal, dit toujours quelque chose.
(Épltre IX, à Seignelay»)
En ce domaine qui lui est propre, quelle nouveauté dans ce style vif, net et tout personnel ! Comme il sait donner à chaque idée son relief et sa lumière! Quelle plénitude d'expression! que de justesse dans sa verve! que de sincérité dans ses éclats! Quel accent de poète anime les arrêts d'un législateur toujours fidèle à sa maxime :
Rien n'est beau que le vrai, le vrai seul est aimable !
Un de ses chefs-d'œuvre en ce genre est cette satire IX qu'il adressait à Son esprit. Dans ce sujet familier, il revit tout entier; nous l'y retrouvons tel que nous le montre ce beau buste de Girardon, que l'on peut admirer au Musée de sculpture. C'est la même attitude un peu fière, avec ce port de tête assuré que ne dépare point la noblesse d'une ample perruque; voilà bien son regard fin et viril, son sourire moqueur, sa bouche railleuse et mordante, dont la lèvre entr'ouverte ne sait pas retenir le trait, cette cordialité qui tempère ses brusqueries, ce mélange d'humeur sourcilleuse et de franchise enjouée, où l'ingénieux
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s'associe au judicieux, ce qui communique à Tensemble de sa physionomie un air d'autorité dont le caractère imposant n'exclut point l'attrait d'une bonhomie sympathique.
L'homme et le poète* — Il y eut en effet peu d'hommes d'un commerce plus sûr. Si la sévérité de ses jugements condamna des vers misérables à un juste mépris, la dignité de sa vie fut aussi la censure des mœurs littéraires qu'il réforma par ses exemples. En recevant les dons du souverain qui représentait l'Etat, il n'aliéna jamais son indépendance. Louis XIV faisant un jour rechercher le grand Arnauld, pour l'envoyer à la Bastille, t Le roi est trop heureux pour le trouver >, ditBoileau. N*osa-t-il pas qualifier Scarron de t méchant poète > devant sa veuve, alors toute-puissante, et épouse secrète de Louis XIV? Tandis que tant de muses mercenaires se mettaient aux gages des sots de qualité, il conserva, par sa tenue, le droit de dire bien haut :
Travaillez pour la gloire, et qu'un sordide gain Ne soit jamais Tobjet d'un illustre écrivain î
Il ajoutait, il est vrai, à l'adresse de Racine, forcé par des nécessités domestiques de vendre ses ouvrages :
Je sais qu'un noble auteur peut sans honte et sans crime Tirer de son travail un tribut légitime.
Car ses ouvrages, il les donna, sans compter, et son désintéressement égala sa générosité. Le célèbre avocat Patru ayant été réduit à vendre ses livres. Despréaux lui acheta sa bibliothèque un tiers de plus qu'elle ne valait, et à la condition qu'elle ne lui reviendrait qu'après le décès de son premier possesseur. Nous avons déjà vu, et d'après le témoignage d'un de ses ennemis, Boursault, qu'en 1683, la pension de Corneille ayant été supprimée, il courut chez le roi, prêt à offrir la sienne à l'auteur de Cinna s'il n'avait pas obtenu réparation d'un oubli qui l'indignait. Aussi, de quel prix n'était pas son amitié! Il protégea Molière vivant contre les menées d'une cabale hypocrite, et il versa sur sa tombe et sur le < peu de terre obtenu par prière > une larme vengeresse i il mérita que
âôO BOILEAU.
Racine, à son lit de mort, lui fit cet adieu : t Je regarde comme un bonheur de mourir avant vous >.
L'accuser de sécheresse serait donc calomnier un honnête homme, dont la sensibilité ne fut pas moins ardente à Téloge des bons ouvrages qu'au blâme des mauvais. Car, lorsqu'il loue, c'est à plein cœur, et d'un vers passionné, sous lequel tressaille l'émotion d'une âme que réjouit le bonheur d'admirer. Voyez alors comme il se déride, et s'épanouit. Quelle chaleur pénétrante \ Quel feu de conviction ! Y a-t-il un applaudissement plus attendri, plus fraternel que cette épitre à Racine (1677), où chaque mot porte, où, par une éloquence dont les beautés ne sont que l'instinct de la justice, il se montre tout à fait digne du haut rang qu'il occupe parmi les maîtres de son siècle, c'est-à-dire arbitre puissamment établi dans un genre où il excelle, n'enviant rien à personne, distribuant la sentence avec une impartiale équité, respecté des uns, craint des autres, et classant ceux mêmes qui sont au-dessus de lui, comme le Caton de l'Elysée Virgilien : His dantem jura Catonemt
Chronologie de ses satires et de ses épitres. — Ne pouvant ici le suivre dans toutes les occasions où se déployèrent les mérites que nous venons de signaler, distinguons du moins les principales périodes de sa vie littéraire, et pour les rendre plus nettes, dressons le tableau chronologique de ses satires, et de ses épitres. Leurs dates en effet ne concordent pas avec leurs numéros d'ordre dans les éditions, et cette discordance peut amener des erreurs sur l'histoire de l'esprit et du rôle de leur auteur. II les faut dater ainsi : de 1660 les deux satires I et VI (le Départ du Poète et les Emban-as de Paris), qui d'abord n'en faisaient qu'une; de 1663, la satire VII {Sur la satire); de 1664, les satires II et IV (A Molière^ la Rime et la Raison; les Folies humaines)] de 1665, les satires III et V {le Repas ridicule; la Noblesse); de 1667, les satires VIII et IX {V Homme; A son esprit); de 1692, la satire X {les Femmes); de 1698, la satire XI {l'Honneur) ; de 1705, la satire XII {V Équivoque) ; — de 1669, les épitres I et II, qui d'abord n'en faisaient qu'une {Au Roi, les Avantages de la Paix; A l'abbé des Roches, les Plaideurs); de 1672, Vépître IV {Au Roi, le Passage du Rhin); de 1673, l'épître III (A \n n ^J. la Fausse Honte); de 1674, l'épître V (A 5f. de Guilleragu v 'a