BIOGRAPHIE : SES DEBUTS, SES VICTIMES
Il semble pourtant qu*après Malherbe et Corneille il ait suffi de se régler sur d'excellents modèles. Mais il n'en fut rien. Et d'abord Corneille lui-même avait eu ses écarts. En lui se confondaient le puéril et le grandiose, la déclamation et la simplicité sublime, Temphase espagnole et le pur génie français. En fait, de 1627 à 1660, toute tradition périclitait, faute d'une doctrine qui fit loi. Dociles aux influences de la mode, les intelligences flottaient à l'aventure dans une anarchie qui ressemblait au pêle-mêle politique de la fronde. Autant la prose était déjà sûre d'elle-même, autant la langue du vers fut alors indécise et factice. Les beautés du Cid n'avaient point fait prendre en dégoût les platitudes de Scudéry. On mettait le père Lcmoine au même rang que Virgile. L'invasion espagnole, repousséo de nos provinces, se continuait toujours dans notre littérature. La contagion de ses défauts, subtilité précieuse, afféterie, abus des métaphores, clinquant, mis a la mode par l'école de Gonyora, d'où leur nom de Gongorismcj avait atteint les deux genres qui se partageaient les suffrages mondains, Tun soutenu^ qui comprenait les pièces de théâtre, les poèmes descriptifs et l'épopée; l'autre, galant, où foisonnaient les vers à Iris, les badinages renouvelés de Marot, les requéteset les remerciements, en un mot, ces mille riens qu'on appelait conceptos au delà des Pyrénées, et concelli au delà des Alpes. On cherchait le grand fin, le fin des choses, le fin du fin ^
Les victimes de Boileau. — Deux sortes de poètes usurpèrent la faveur des salons. C'étaient d'abord les continuateurs de Ronsard, restés fidèles à ce système de facilité prolixe qui permit à leur maître d'expédier quatre cents vers dans sa journée. Ainsi Godeau, évêque de Grasse, improvisait en un jour trois cents vers en stances de dix. Dans VAlaric de Scudéry il n'y a pas moins de cent cinquante descriptions. L'une, celle de la bibliothèque d'un ermite, tient presque la moitié du cinquième livre. Puis venaient les prétendus disciples de Malherbe, ceux qu'il eût désavoués," ces puristes qui, outrant ses prescriptions jusqu'à l'absurde, ne se proposaient que des tours de force, transportaient la difficulté des choses aux mots, et s'in-
1. Voir, pour l'histoire de ces influences, Précis historique et critique de la littérature française, par Eugène Lintilhac, ch. i (Paris, André âls)<
géniaieut à rimer richement des pauvretés. L'un d'eux, Gomberville, s'était rendu célèbre par sa haine pour le mot car : il en demandait l'abolition à l'Académie, et se vantait de ne l'avoir pas employé une fois dans les cinq volumes de son Polexandre, Or ne disons pas que Boileau allait fondre sur des gens à terre; car ces oubliés d'aujourd'hui tenaient alors le haut du pavé, grâce aux grands seigneurs dont ils furent les clients, ou aux coteries qui les prônèrent .comme leurs patrons. S'en prendre à Chapelain, par exemple, n'était-ce pas s'exposer aux vengeances de ses Mécènes, du duc de Longueville qui doubla sa pension pour le consoler d'une épigramme, ou du duc de Montausier qui voulut bâtonner La Ménardière et jeter Linière à la Seine, pour leur apprendre à respecter son favori?
Car tout n'irait que mieux Quand de ces médisans, rengeancc tout entière Irait, la tête en bas, rimer dans la rivière.
(Sat. IX.)
Tous ces improvisateurs médiocres se tenaient d'ailleurs par la main. Le quartier général de leurs cabales fut, entre autres, le salon de Mlle de Scudéry, où, se réunissant tous les samedis autour du poète de la Pucelle, ils se concertaient pour affermir leur crédit, et ruiner celui de leurs adversaires. En 1696, ils tenaient encore La Bruyère en échec, après son discours académique. Qui pourrait contester la puissance occulte ou déclarée de Chapelain, ce grand distributeur des grâces que Colbert, dans le voisinage des maîtres, choisissait pour régler la répartition des libéralités royales? Séguier se vit forcé de supprimer un privilège donné • à La Ménardière, pour le punir d'une critique contre Chapelain. Des comédiens de Clermont furent censurés pour l'avoir joué sur leur théâtre. Oui, lancer un trait contre le mieux rente de tous les beaux esprits, c'était presque un attentat de lèse-majesté, vers le temps où six éditions de la Pucelle inachevée s'épuisaient en dix-huit mois, et quand Louis XIV faillit donner pour précepteur au Dauphin celui devant lequel Racine lui-même s'inclina si bas, en disant : c Je rapporterai le jugement de M. Chapelain comme le texte de l'Évangile, sans y rien changer >.