‹ Études littéraires sue les classiques français des classes supérieures. Refondues, complétées et misés au courant des programmes officiels et des travaux les plus récentsChapitre 150 sur 334 · V ART POÉTIQUE : LA RIME; L'ART D'ÉCRIRE · texte numérisé non relu

V ART POÉTIQUE : LA RIME; L'ART D'ÉCRIRE

mais échoue misérablement dans le poème épique, et,

Poursuivant Moïse au travers des déserts, Court avec Pharaon se noyer dans les mers.

Or, ces méprises, le bon sens pourra seul nous les épargner dans la poésie qui n'est plus à ses yeux un art frivole, mais une des formes de Vart de penser :

Aimez donc la raison, que toujours vos écrits Empruntent d'elle seule et leur lustre et leur prix. •

Que la rime lui obéisse < en esclave » : elle le doit, elle le peut, comme le prouvent ici même, par leur perfection, des vers aussi fortement pensés que richement rimes.

La rime et la raison. L'art d'éerire, écnells à éviter. Prln» elpales règles de la prosodie. — C'est encore la raison qui préservera la plume soit de ces < faux brillants » dont il faut laisser à l'Italie < l'éclatante folie », soit de cette prolixité dont Boileau raille < l'abondance stérile », en faisant une allusion indirecte à ce troisième chant d'Alaric, où Scudéry décrit avec un luxe fastidieux l'architecture d'un palais magique. De là cet axiome :

Qui ne sait se borner ne sut jamais écrire.

N'allez pas toutefois vous jeter d'un excès dans un autre; car, il faut bien le reconnaître, avec Horace {In vitium ducit culpœ fuga, si caret arte) :

Souvent la peur d'un mal nous conduit dans un pire î Un vers était trop faible, et vous le rendez dur; J'évite d'être long, et je deviens obscur.

Voulez-vous être assurés de plaire au lecteur qu'impatientent ces défauts, visez surtout à < vaHer vos discours », à mêler, selon un autre précepte d'Horace, l'utile à l'agréable (utile dulci) :

Heureux qui, dans ses vers, sait d^une voix légère Passer du grave au doux, du plaisant au sévère!

Seulement, que la plaisanterie ne dégénère point en bassesse i Le style le moins nobk a pourtant sa noblesse^

Aussi Tauteur du Lutrin profite-t-il de Toccasion pour condamner le burlesque comme un attentat, nous dirions presque comme une impiété qui révolte à la fois son goût et sa conscience :

Que ce style jamais ne souille votre ouvrage,

s'écrie-t-il avec une sorte de colère.

Mais, en revanche, gardons-nous de YempJiase; et n'imitons pas Brébeuf qui, dans sa Pharsale, entassait t de morts et de mourants cent montagnes plaintives ».

Tout en mêlant de vifs croquis aux conseils judicieux qui nous signalent des écueils féconds en naufrages, Boileau touche aux règles de la prosodie, en des vers dignes d'être cités comme des modèles de précision didactique et d'harmonie imitative :

Que toujours dans vos vers le sens coupant les mots Suspende Thémistiche, en marque le repos. Gardez qu'une voyelle à courir trop hâtée Ne soit d'une voyelle en son chemin heurtée!

En résumé, l'art du poète et du versificateur consiste à satisfaire < l'esprit et l'oreille » des honnêtes gens. Origines de notre poésie. Villon» Harot» Ronsard. — Ce

talent, le moyen âge en ignora le secret. S'engageant alors témérairement, par une transition assez inattendue, sur un terrain où il tâtonne, l'Aristarque d'un siècle dédaigneux de nos anciens esquisse les origines de notre poésie nationale. Pourtant, au lieu de le taxer ici trop rudement d'ignorance et d'indiscrétion, il est plus équitable d'observer que Boileau n'a pas visé à esquisser un historique de la poésie française, mais seulement de notre versification : cela atténue singulièrement la portée des censures qu'on s'est plu à lui infliger à cette occasion, trop heureux que l'on est de prendre en faute le législateur du Parnasse. Cette réserve faite, constatons qu'attribuer à Villon le mérite d'avoir su le premier,

Dans ces siècles grossiers,

Débrouiller Tart confus de nos vieux romanciers,

c'était avouer une ignorance que n'avait pas eue Vauquelin, mais que Boileau partageait avec une société trop amoureuse

VART p. : VILLON; MAaOT; RONSARD; MALHERBE. 273

d'elle-même. Gomme elle, il semble donc n'apprécier que par ouï-dire cette muse plébéienne, dont les accents si gaulois ont une mélancolie qui va droit au cœur.

Marot n'est guère mieux traité, puisqu'on disant de lui qu'il

• Fit fleurir les ballades,

Tourna les triolets, rima des mascarades,

A des refrains réglés asservit les rondeaux,

Et trouva, pour rimer, des chemins tout nouveaux,

il met une erreur sous chaque mot : car la ballade florissait bien avant la venue de ce gentil esprit qui ne fit ni triolets, ni mascarades, mais excella surtout dans l'épitre badine, le madrigal, l'épigrahime, et le coq-à-l'âne, dont Boileau ne dit rien^ faute d'avoir assez approché ce poète sur lequel il aurait dû, tout au moins, consulter son ami La Fontaine. . Quant à Ronsard^ il essuie de bonnes vérités, cet ambitieux

Dont la muse en français parlant grec et latin, Réglant tout, brouilla tout, fit un art à sa mode.

L'ironie de Boileau a beau jeu contre des prétentions pédantesques; et pourtant, trop loué par les uns, le chef de la Pléiade n'a-t-il pas été trop dénigré par les autres? S'il fit plus de bruit que de besogne, s'il n'a pas tenu ses promesses outrecuidantes^ s'il prit l'emphase pour la noblesse, son .zèle d'érudit pour du feu sacré, l'imitation pour l'inspiration, il réussit du moins à dérouiller le vers héroïque, il rencontra l'ode par hasard, il eut le sentiment du rythme, il sut enchaîner des strophes, il assouplit l'alexandrin, il inaugura des genres inconnus de nos pères, il excella même dans l'élégie et la chanson, et suscita toutes les ambitions littéraires, que les siècles suivants allaient réaliser : nous conclurons donc en disant que Boileau ne le juge' pas, mais l'exécute.

Malherbe. Ses traditions; conseils généraux. — C'était de sa part une antipathie de nature. Aussi quel soupir d'aise lorsqu'il peut s'écrier ;

Enfin Malherbe vint, et le premier en France Fit sentir dans les vers une juste cadence,

D*un mot mis en sa place enseigna le pouvoir, Et réduisit la Muse aux règles du devoir. Par ce sage écrivain la langue réparée N'offrit plus rien de rude à l'oreille épurée : Les stances avec grâce apprirent à tomber, Et le vers sur le vers n'osa plus enjamber.

Dans cette effusion, n'y a-t-il pas un accent de piété filiale? Oui, on y reconnaît l'héritier d'une doctrine et le continuateur d'une tradition qui fera foi.

De Malherbe à l'obligation de la clarté, de la correction, du travail patient, de l'unité, de l'ordre, le passage est facile, et Boileau prêche ici d'abondance. Aussi les sentences, les arrêts, les formules et les oracles coulent-ils de source ;

Avant donc que d'écrire apprenez h penser.... . Ce que l'on conçoit bien s'énonce clairement. Et les mots pour le dire arrivent aisément.... Travaillez à loisir, quelque ordre qui vous presse.... Vingt fois sur le métier remettez votre ouvrage.... Polissez-le sans cesse, et le repolissez.... 11 faut que chaque chose y soit mise en son lieu. Que le début, la fin répondent au milieu.

Ce sont là paroles d'or, et qui justifient ce mot de Voltaire : < Ne médisons pas de Nicolas, cela porte malheur ».

Il n'est pas moins infaillible quand il recommande à l'écrivain d'être pour lui-même « un sévère critique », et ajoute :

Faites-vous un ami prompt à vous censurer.

Or le conseil avait tout son à-propos, dans un temps où l'on pratiqua si naïvement l'art de placer l'adulation à gros intérêts, où Chapelain, par exemple, fut si complaisant, que Voiture l'appelait < Vexcuseur de toutes les fautes*. Au portrait du flatteur toujours prêt à < trépigner de joie et à pleurer de tendresse », Boileau oppose l'ami rigoureux et inflexible dont il peut, comme Horace, tracer l'esquisse d'après nature. Car il n'a qu'à se souvenir de son r61e vis-à-vis de Racine, de Molière et de La Fontaine. Mais s'il y a quelque chose de plus rare que la franchise d'un juge désintéressé, c'est la docilité d'un amour-

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