SES DEVANCIERS : HORACE ET L'ÉPITRE AUX PISONS
d'une méprise, et l'effraye par la crainte d^un ridicule qui ne serait pas de légère conséquence. Gomme il s'agit d'un fils de famille appelé par sa naissance à jouer un rôle dans l'État, l'accident deviendrait plus grave que pour tout autre. Cette leçon nous rappelle Alceste disant à Oronte, non sans détours :
Croyez-moi, résistez à vos tentations;
Dérobez au public ces occupations,
Et n'allez point quitter, de quoi que Ton vous somme.
Le nom que dans la cour vous avez d*honnête homme.
Pour prendre dans la main d'un avide imprimeur
Celui de ridicule et misérable auteur.
Quoi qu'il en soit de ces ingénieuses hypothèses, il est certain qu'Horace ne se donna point pour un régent du Parnasse. Ce fut même après sa mort, et tardivement, que son opuscule reçut de l'indiscrète admiration des grammairiens le titre d'Art poétique qui lui a valu tant de critiques sur ses lacunes et les irrégularités de sa composition, et qu'il se vit isolé des autres épîtres.
Aussi n'y cherchons pas, comme l'ont fait quelques-uns, l'unité d'un enseignement suivi. A plus forte raison serait-il téméraire d'admettre, avec certains savants, que le décousu de la lettre aux Pisons est la faute de ses éditeurs, et qu'on peut, en imaginant un plan nouveau, rétablir en un corps harmonieux les membres épars d'un poète que Daniel Heinsius compare à Penthée déchiré par les Bacchantes. Accommodons-nous plutôt de l'allure capricieuse d'un vif et libre esprit qu'eût attristé la rigueur d'un procédé trop méthodique, et dont les causeries déconcertent volontiers l'attente du lecteur par l'imprévu des soudaines rencontres auxquelles s'amuse sa fantaisie.
N'en déplaise à certains hypercritiques d'outre-Rhin, qui ne voudraient voir en lui qu'un traducteur d'Aristote ou de Platon, nous aimons donc mieux Horace tel qu'il est, ne jurant sur la parole d'aucun maître, se souvenant sans doute des meilleurs, mais n'exprimant jamais leurs idées qu'en son nom, c'est-à-dire contrôlées par son expérience, et confirmées par son goût personnel; en un mot, soucieux avant tout d'une indé-
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pendance qui, étant la source même de sa verve> devient aussi la condition du plaisir qu'on éprouve à goûter la fine fleur de son bon sens discret, exquis et libéral.
Éminemment pratiques, les lois qu'il nous dicte en se jouant et sans avoir Tair de nous faire la leçon, peuvent s'appliquer à tous les emplois de l'imagination. Il fait une part égale à l'art et à la nature. Il raille les originaux qui se croyaient de grands génies, parce qu'ils se rendaient ridicules par les excen- Iricités de leur cerveau malade. Il se moque de l'inspiration artificielle et des bohèmes de son temps. Il exige du poète la conscience de ses forces, la raison, un fonds solide de pensées puisées dans la philosophie morale, l'alliance de l'agréable et de l'utile, l'étude constante de la nature, l'unité de conception, la liaison des parties, le respect des lois qui conviennent à chaque genre', les lenteurs laborieuses de la lime, la docilité modeste aux leçons de la critique, et, par-dessus tout, les qualités de l'honnête homme. Cependant il a principalement en vue la tragédie et l'épopée. Or c'est à l'antiquité grecque, à elle seule, qu'il emprunte ses modèles, et il n'admet rien en dehors des traditions que lui doit le génie latin. Il oublie trop les origines littéraires de Rome. 11 veut qu'elle emprunte à la Grèce ses différentes espèces de vers, qu'elle puise même dans son vocabulaire, pour enrichir le sien. Voilà pourquoi le rôle du Chœur lui parait un élément indispensable de toute œuvre dramatique. 11 ne suppose même pas qu'on puisse jamais s'en passer. 11 ne voit pas que, chez les Grecs, l'importance du chœur alla diminuant à mesure qu'on s'éloignait des premiers âges. Lorsqu'il parle du poème épique, l'Iliade et l'Odyssée sont aussi les seuls exemplaires qu'il ait sous les yeux. La Grèce est donc vraiment l'unique patrie de son imagination ; et si le Romain se retrouve ici, nous ne le reconnaissons guère que dans les censures du satirique, dont l'ironie dédaigneuse raille, chez ses compatriotes, la médiocrité négligente, l'indulgence d'un public ignorant et brutal, les grossières plaisanteries de Plaute, qu'il traite avec trop d'injustice, enfin la sottise de ces métromanes que leurs parasites décoraient du titre de poètes. En résumé, VÉpitre aux Pisons n'a jamais eu la prétention d'être un code promulgué par un de ces Aristarques
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qui tiennent école. Elle fut surtout un adieu aux Muses, le testament d'un poète qui, prenant sa retraite, se fit critique, pierre à aiguiser, comme il dit (fungar vice cotis), ou qui plutôt se délassait en des entretiens charmants par Taisance du tour, la variété du ton, la souplesse d'une parole agile, et le bonheur d'une expression toujours forte, concise, mordante et spirituelle.
¥id«. Jules-César Scaliger. — Parmi les imitateurs d'Horace, une mention est due à Vida de Crémone (1490-1566), ce prélat tout païen, ce latiniste élégant, qui, pénétré de l'esprit antique, prit la cour de Léon X pour celle d'Auguste, et sut accommoder au goût de la Renaissance un pastiche habile, où les rhétoriciens peuvent apprendre à dérober adroitement aux classiques les idées et les mots, le fond et la forme.
Sa Poétique fut longtemps classique, mais elle fut détrônée, dans l'école, en 1561, par la Poétique en prose latine du savant, pédant et hypercritique Jules-César Scaliger (1484-1558). Celuici, ayant tiré à lui l'autorité d'Aristote, la rendit tyrannique, fut le véritable législateur des trois unités et le fondateur en titre de l'esprit néo-classique, avec tout son réseau de règles méticuleuses qui menèrent d'abord les apprentis humanistes à la lisière, mais auraient fini par entraver l'essor des plus beaux génies, si l'on ne s'en était peu à peu affranchi *.
Les prédécesseurs français de Boileaii t ¥anqiieUn de la Fresnaie (iS74), etc. — Chez nous aussi, Boileau compta plus d'un prédécesseur depuis Fabri. Thomas Sebilet, Claude Boissière, Jacques Pelletier, Pierre de Loudun au xvi® siècle, jusqu'à La Mesnardière (1648) et Colletet (1658). Parmi ceux qui lui frayèrent la voie, un seul mérite ici quelque attention : c'est un compatriote de Malherbe, Vauquelin de la Fresnaie. 11 entreprit un Art poétique, vers 1574, sur l'invitation de Henri III, qui venait de passer du trône de Pologne à celui de France. Tout en paraphrasant Horace avec complaisance, ce disciple de Ronsard caractérise, non sans originalité, les divers genres où s'était essayée jusqu'alors noire littérature nationale. Il anime aussi la jeunesse en célébrant les exploits de la Pléiade* Ôi l'art de la composition lui fait trop défaut, il ouvre des jours
1. Voir De J.-C* ScaligeH Poetice, par E. Lintilhac. Paris, Hachette^ 1887.
sur le moyen âge et même sur la littérature provençale, et se recommande par d'heureuses rencontres de pensée, par l'abondance d'un style assez franc, surtout par le souci constant d'approprier à des temps nouveaux des préceptes antiques.
Mais seuls les historiens de la critique gardent la mémoire de ces travaux auxquels manque le crédit d'une grande renommée. Hâtons-nous donc d'arriver à l'œuvre décisive que Boileau composa, de 1669 à 1674, dans la force de Tâge et la verdeur de %on talent. Après avoir ruiné la vogue des méchants auteurs, il voulut en effet consolider sa victoire ; et les doctrines que confirmaient ses propres exemples conquirent dès l'abord une autorité si souveraine qu'on peut les regarder comme la profession de foi littéraire du xvii® siècle. L'analyse qui va suivre prouvera du moins que son Art poétique est encore le plus précis, le plus complet et le plus régulier.
IL — ÉTUDE UTTÉRAIRE.
h PtetMûer chant. — La vocation. — Le premier chant, qui sert comme de préface à l'ensemble, nous offre des préceptes généraux qui conviennent à tous les genres et à tous les écrivains. Boileau commence par interdire l'entrée du Parnasse au téméraire
Qui ne sent pas du ciel Tinfluence secrète,
A propos de ce début qui est le libre commentaire d'Horace :
Tu nihii invita faciès dicesve Minerva.... Sumite materiam vestris, qui scribitis, œquam Viribus, et versate diu quid ferre récusent
Quid valeant humeri
(Ëpltre aux Pisons.)
la verve de sa plume satirique s'égaye aux dépens des illusions ordinaires à la vanité c qui se flatte et qui s'aime >. Tel fut, par exemple. Saint- Amand, qui sait
Gharbonner de ses vers les murs d*un cabaret,