OPPORTUNITÉ DE SES CONSEILS AUX GENS DE LETTRES
guées à charge de revanche par une complaisance égale à leur vanité. Ce n'était qu'échange de certificats signés des noms à la mode, et imprimés à profusion en tête des œuvres nouvelles. € Cette adulation, disait la Logique de Port-Royal, détruit toute la force du langage, les mots n'étant plus les signes de nos jugements, mais d'une civilité toute extérieure qu'on rend à Ceux qu'on veut louer, comme pourrait être une révérence. » C'est ainsi qu'on fermait la bouche à la critique par les compliments et les caresses. Aussi personne ne trouva ridicule le neveu de Voiture, Pinchène, recommandant les œuvres de son oncle à la bienveillance du lecteur t par la raison qu'on avait rien lu de lui qui ne fût à l'avantage de ceux dont il avait parlé >. Mais ne poussons pas plus avant ce croquis d'histoire littéraire : nous en avons dit assez pour faire valoir l'importance de ce dernier chant, où Boileau nous démontre que le beau n'est pas distinct du bien, et que le poète doit être avant tout honnête homme. — Et d'abord, point de sot orgueil, point d'envieuses cabales, point de coteries intéressées :
Faites choix d'un censeur solide et salutaire, Que la raison conduise, et le savoir éclaire;
qui, sans chicane pointilleuse, vous apprenne au besoin c à franchir les limites de l'art », et vous corrige, sans vous décourager par d'injustes dégoûts :
Fuyez surtout, fuyez ces basses jalousies, Des vulgaires esprits malignes frénésies.
Laissez l'intrigue aux impuissants, mais ne négligez pas les offices de la société civile :
Que les vers ne soient pas votre éternel emploi; GulUvez vos amis, soyez homme de foi.
Chassez de votre cœur les soucis vulgaires. S'il est juste de tirer de son travail un profit légitime, travaillez surtout pour la gloire, et non pour le gain. D'un c art divin >, ne faites jamais « un métier mercenaire ».
Enfin, que vos œuvres attestent la pureté de votre vie :
Que votre âme et vos mœurs peintes dans vos ouvrages N'offrent jamais de vous que de nobles images !
Ce n'est pas qu'il faille interdire à la scène l'analyse des passions, ou, comme certains docteurs trop austères, tels que Nicole dans ses lettres sur les Imaginaires et les Visionnaires (1667), traiter d'empoisonneurs et Rodrigue et Chimène, Ce fanatisme janséniste, Boileau le condamne; mais il s'indigne contre les € infâmes > dont les écrits aux yeux de lexirs lecteurs rendent le vice aimable. Or ces accents ont ici l'autorité de l'exemple Sans que, chez Boileau, le souci de la dignité morale se tourne jamais en rêves d'orgueil et qu'il ait jamais été tenté d'ériger le poète, comme on l'a fait depuis, en conducteur de peuples, prophète, homme d'État, révélateur; et, après avoir débuté dans son poème par ces mots : Aimez donc la raison, il avait le droit de conclure par ceux-ci :
Aimez donc la vertu, nourrissez-en votre âme : En vain l'esprit est plein d'une noble vigueur, Le vers se sent toujours des bassesses du cœur.
L'éloge de la poésie et celui de Louis XIV servent d'épilogue au poème : et quand il y célébra l'influence de la poésie, sa foi modeste ne fut point, comme elle le sera pour d'autres, une apothéose de son propre génie.
C'est ainsi qu'en réveillant des vérités essentielles, Boileau, plus que tout autre, a su parler, en quelque sorte, à la conscience littéraire, et prononcer, sous une forme définitive, des arrêts souverains, ou des axiomes de goût, qui méritent ^e servir de ralliement à tous les bons esprits. Tous ceux qui ont étudié l'art d'écrire reconnaissent en effet leur propre expérience dans ces vers où sont à jamais fixés certains principes, dont l'excellence est démontrée par toutes les œuvres dignes de vivre. Ces sentences ne sauraient perdre de leur prix, parce que leur popularité nous les a rendues familières comme des lieux Communs; Ce serait même en méconnaître la portée que d'en réduire l'application aux ouvrages de poésie. Aussi, malgré
CONCLUSION SUR VàRT POÉTIQUE. 289
les réserves qui précèdent, dirons-nous avec M. D. Nisard : t Ses prescriptions s'étendent à toutes les pensées, à toutes les manières de les exprimer, et, par analogie, à tous les arts dont ridéal est le vrai. Ils y trouvent non seulement leurs règles, mais leur morale. Il y a là des décisions qui ne sont pas plus contestables que les lois de Tintelligence humaine. Elles gouvernent la prose comme les vers, et leur vertu est prouvée par ceux qui leur résistent, aussi bien que par ceux qui leur obéissent. > Ajoutons avec d'Alembert : t Boileau eut, le premier en France, le mérite rare de former une école de poésie. Il eut dans Racine un disciple qui aurait suffi pour lui assurer l'immortalité. >