V ART POÉTIQUE : LA TRAGÉDIE; RACINE PRÉFÉRÉ
t-il vertement les plaisirs de nos aïeux, qu'il accuse d'avoir € abhorré le théâtre i, tandis qu'il fallait dire qu'ils l'ont adoré. Que n'avait-il simplement là-dessus consulté son prédécesseur Vauquelin de la Fresnaie! En effet, cette bdutade^st presque une calomnie; c'est du moins oublier trop la vogue de ces mystères qui, écoutés par les foules, pendant plusieurs siècles, avec édification et plaisir, furent supprimés officiellement dans le ressort du parlement de Paris, par l'ordonnance de 1548, pour avoir dégénéré en une récréation légitimement suspecte aux délicats, dont elle offensait le goût, et à l'Eglise, qu'alarmaient les audaces de l'esprit gaulois. Du reste, ces ébauches naïves, même s'il en eût eu le texte sous les yeux, et s'il l'eût déchiffré aux meilleurs endroits dans te Mystère d'Adam (xii° siècle) ou dans la Passion d'Arnould Gréban (xv® siècle), par exemple, l'eussent singulièrement choqué. Il eût été d'ailleurs digne de Boileau d'ajouter que ce genre avait été transformé et renouvelé par un coup de génie, grâce à deux nobles rejetons, parmi beaucoup d'indignes, le Polyeucte de Corneille et le Saint-Genest de Rotrou. Bollena préfère Racine & Corneille. — De Corneille et de Racine, ces deux poètes toujours présents à sa pensée, Boileau ne préfèrc-t-il pas évidemment celui qu'il consola par de généreux accents, après la disgrâce de Phèdre f C'est ce que témoigne ici plus d'une aUusion, entre autres ce passage où, parlant de l'amour, dont
la sensible peinture
Est, pour aller au cœur, la route la plus sûre,
il veut que cette passion paraisse une . faiblesse et non une vertu,mais à condition que le poète n'aille pas (comme dans la Clélie)^ reniant la vérité de l'histoire ou des mœurs,
Peindre Caton galant, ou Brutus dameret :
car il faut conserver à chacun son «caractère propre ». Jusque dans les occasions où il s'agit d'un personnage imaginaire, il convient donc
Qu'en tout avec soi-même il se montre d*accord, Et qu'il soit jusqu'au bout tel qu'on l'a vu d'abord,
selon la règle dite des mœurs et qu'Horace avait déjà formulée en ces termes :
SejDetur ad imum
Qualis ad incepto processeiHt, et sibit constet.
L'épopée; le merveilleax païen et cbrcticn. — Ces lois qui régissent le théâtre gouvernent aussi Vépopée dont c le vaste récit »
Se soutient par la fable, et vit de iiction.
C*est dire qu'ici le merveilleux est un de ces éléments sans lesquels la poésie est morte ou rampe sans vigueur. Mais Boileau ne permet pas d'autres sources que la mythologie, qu'il célèbre sans la bien comprendre ; car il ne voit guère en elle qu'un système d'allégories abstraites. H ne conçoit pas une tempête sans l'intervention d'Éole. Pour lui, la mer, c'est Neptume en courroux ^ui gourmande les flots; la foudre, c'est Jupiter armé pour effrayer la Terre, Il ne souffre point qu'on ôte à Pan sa flûte, aux Parques leurs ciseaux, à Thémis sa balance, au Temps son horloge, à Caron sa barque, où il passe le monarque ainsi que le berger. En un mot, il reste fidèle aux dieux de l'Olympe, et ne voit pas de salut pour le poète en dehors du paganisme.
Aussi proscri^il Astarothy Belzébulh, Lucifer, c le diable hurlant contre les cieux », les saints et les prophètes. II déclare très haut que les < terribles mystères » de notre foi, d'ornements égayés ne sont point susceptibles, n'en déplaise au Tasse dont le succès ne le désarme pas. Avouons ici encore que ses arrêts sont sujets à revision. Sans rappeler le Génie du Christianisme, où Chateaubriand venge victorieusement une poétique méconnue, il suffira de nommer Dante, Milton et Klopstock pour démentir une thèse ingrate et rétrograde. Mais, au lieu de traiter avec irrévérence une opinion que partageaient la plupart des honnêtes gens du xvii® siècle, et qui était vraiment trop mal représentée par un Desmarets de Saint-Sorlin, mieux vaut en voir la cause dans le dégoût d'un bon esprit qui venait de lire non le Paradis perdu, dont il ignora les beautés, mais le Clovis (1657) et le poème de Marie-Madeleine (1669) de cet illuminé de Saint-
VART P, : l'épopée; le merveilleux. — LA COMÉDIE. 283
Sorlia *. Ajoutons qu'à la prévention littéraire s'associèrent les scrupules du croyant, aux yeux duquel est coupable l'indiscrète confusion de la fable et de la vérité.
Boileau a donc du bon sens jusque dans ses préjugés. A plus forte raison Técouterons-nous docilement quand il s'accorde avec Horace pour conseiller le choix d'un héros intéressant, la simplicité du début, la sobriété des descriptions et la nouveauté des images. L'éloge d'Homère, qui partout divei^tit et jamais ne nous lasse, couronne judicieusement, malgré son insuffisance, ces leçons parfois incomplètes ou entêtées de parti pris, mais souvent substantielles, et toujours variées par d'ingénieuses saillies d'humeur satirique.
La comédie^ ses origines^ irérICé des mœurs, les trois Afipes. — Abordant ensuite la comédie par une transition qui n'est pas légère, il retrace son histoire avec vivacité, mais non sans erreurs ou lacunes ; car il se trompe lorsqu'il lui donne la ville d'Athènes pour berceau en ignorant ses origines dorienne et sicilienne, et, s'il indique ses deux âges, l'ancien et le nouveau, il ne dit rien de cette comédie moyenne d'Alexis et d'Antiphane, dont le Plutus d'Aristophane, du moins, tel qu'il nous est parvenu, peut nous donner l'idée, et qui fut intermédiaire entre c la licence », dont il fallut < arrêter le cours », et la décente liberté de Ménandre.
Étudier la nature qu'un geste nous découvre, et qu'un rien fait paraître, voilà le premier devoir du poète qui % prétend aux honneurs du comique » ; et, confirmant le précepte par l'exemple, Boileau, qui se souvient ici encore heureusement de la Lettre aux Pisons, signale par leurs traits généraux les différents âges de la vie. Moins naturelle et moins expressive que la nerveuse paraphrase de Régnier, cette imitation porte cependant la marque du maître dont la défaite même n'est pas sans honneur.
Boileaa et Molière. — Mais notre respect pour l'autorité de
1. Voir sur cette grosse question : Hippolyte Rigaolt, Histoire de la querelle des Anciena et des Modernes^ V partie, ch. vu, Paris, Hachette; J. Duchesne, Histoire des poèmes épiques français au X VIII^ siècle^ Paris, Thorin ; Tabbé Delaporte, Du merveilleux dans la littérature française sous le règne de Louis XlVy Paris, Retaux-Bray.
la parole D*ira pas jusqu'à lui pardonner les restrictions trop sévères qu'il met à Féloge de Molière, quand il dit :
Étudiez la cour, et connaissez la ville ;
L'une et l'autre est toujours en modèles fertile.
C'est par là que Molière, illustrant ses écrits,
Peut-être de son art eût remporté le prix.
Si, moios ami du peuple, en ses doctes peintures.
Il n'eût point fait souvent grimacer ses figures.
Quitté, pour le bouffon, l'agréable et le fin,
Et sans honte à Térence allié Tabario.
Dans ce sac ridicule où Scapin s'enveloppe
Je ne reconnais plus l'auteur du Misanthrope,
Il y a là un peut-être que la postérité ne doit pas absoudi-e. Elle eût passé plus volontiers à Boileau Texagération de là louange, surtout au lendemain du jour où il venait de perdre son ami. Si le mot de grimace parait dur même pour des farces que relève tant de verve comique, il devient souverainement injuste pour des chefs-d'œuvre purs de tout mélange équivoque. On se demande en effet comment la haute bouffonnerie de la Comtesse d'Escarbagnas peut corrompre la beauté de ces pièces qui défient la critique, et comment le sac de Scapin compromet la perfection du Misanthrope, Le tort de Boileau est d*avoir trop généralisé un jugement qui, appliqué à Scapin, pourrait avoir sa justesse. On s'explique du reste l'impression pénible que causait à un poète si soucieux de dignité la vue de l'auteur du Misanthrope, malade et âgé de près de cinquante ans, bâtonné sur le théâtre. Mais n'est-ce pas plutôt la gloire de Molière d'avoir eu le privilège de suffire aux plaisirs des simples comme des raffinés, et de provoquer l'hilarité bruyante dont les éclats réjouissent le cœur, comme cette gaîté réfléchie qui est le isourire de la raison? Excusons pourtant ces réserves ombrageuses par les prédilections d'un siècle trop poli qui préférait Térence et Ménandre à Plaute et à Aristophane. Voilà pourquoi La Bruyère et Fénelon reprochèrent aussi à Molière, l'un de n'avoir pas évité < le jargon et le barbarisme », l'autre < d'avoir outré les caractères, et d'être tombé trop bas, quand il imite le badinage de la comédie italienne ». Mais n'insistons pas : car, '^ans toutes les rencontres décisives, Boileau fut cordialement
VART POÉTIQUE l IV* CHANT; LES MŒURS LITTÉRAIRES. 285
équitable pour l'ami qu'il appelait le Contemplateur. Il l'admire dans ses parties les plus étrangères à son propre talent, notamment dans la facilité opulente de ses rimes. Il a même été son complice dans le latin maearonique de ses plus folles inventions. 11 lui fournit les malignes étymologies de V Amour médecin\ et, le jour où Louis XIV lui demanda quel était le plus rare des écrivains qui honoraient son règne, le juge sourcilleux aurait répondu, sans hésiter : < Sire, c'est Molière ». t Je ne le croyais pas, répliqua Louis XIV ; mais vous vous y connaissez mieux que moi. »
- IV. Qaatrlème chant) conseils pratiques sar les mœurs littéraires; leur à-propos. — Le ^quatrième chant, qui fait honneur à la personne même de Boileau, s'ouvre par un épisode gatiriqup où nous est racontée avec enjoûment la métamorphose d'un méchant médecin qui devint excellent architecte. Cette plaisante allusion à Claude Perrault, célèbre par la colonnade du Louvre, est à l'adresse des métromanes qui s'obstinent, en dépit de Minerve, à persécuter le public de leurs vers médiocres, c'est-à-dire détestables : car dans cet « art dangereux » il n'est point de degrés du médiocre au pire»
C'est pour corriger ces incorrigibles, c'est aussi pour rappeler les écrivains au respect d'eux-mêmes que Boileau, au risque de répéter un peu le premier chant, termine par des conseils pratiques qui intéressent le caractère, la conduite et les mœurs du poète.
Pour apprécier l'à-propos de cette conclusion, il ne faut pas oublier qu'au commencement du xvii® siècle, beaucoup d'auteurs, et des plus huppés, n'avaient ni tenue, ni sentiment de leur dignité. On en peut citer plus d'un trait curieux. Vqiture, par exemple, « assez homme d'esprit pour se faire respecter », ne souffrait-il pas qu'on le bemdtl Bien mieux, remarque M. D. Nisard, il s'en vantait < d'un ton à mériter qu'on recommençât i.
Tenez bon, roidissez les coings; Y estes-vous? serrez les poings, Et faisons sauter jusqu'aux nues Par des secousses continues Sans crier jamais : c'est assez.
Tallemant des Réaux nous apprend ailleurs que le même poète c était forcé de changer de chemise, toutes les fois qu'il sortait du jeu, tant 11 y mettait d'ardeur ». La Calprenède, qui traitait avec son libraire pour un ouvrage de deux ou trois volumes, inenaçait t de l'allonger jusqu'à trente, pour gagner plus d'ar* gent »< Scarron demandait à ses convives d'apporter chez lui de quoi faire bonne chère. Ménage, que nourrissait le cardinal de Retz, installait indiscrètement ses valets à la table de l'office. Sorti de chez Son Éminencc, t il y envoyait quérir tous les soirs sa chandelle, et se faisait saigner par le chirurgien de ses domestiques ». Faret, chez Boileau, rime avec cabaret, et le mérite. Que serait-ce donc si nous passions en revue tous les rimeurs auxquels les satires de Boileau valurent une notoriété de mauvais aloi? L'un, Théophile de Viau, en dépit de quelques petits chefs-d'œuvre de verve ou même de sentiment, n'est< à d'autres égards, qu'un esprit-fort de bas étage, un Arétin de carrefour. L'autre, Saint-Amand, est toujours chancelant comme Silène. Comparées à ses tableaux — dont l'un pourtant au moins, la Solitude, a des accents dignes de Villon —, les peintures de Téniers sont des pastels. Anacréon de mauvaise compagnie, il n'a guère racheté les méfaits de son lyrisme aviné que par la plus ennuyeuse des idylles, le Moïse sauvé, A la suite viendraient les faméliques dont le type, un peu cruellement croqué par Boileau — qui aurait plus profité à interroger sa victime sur la précieuse histoire de nos vieux poètes qu'avait rédigée son père et que n'ignorait pas le fils —, est ce « poète crotté », ce pauvre hère de GoUetet, passant l'été sans linge, et Vhiver sans manteau, battant, du matin au soir, le pavé de Paris, pour colporter des dédicaces, toucher les quartiers de quelque chétive pension dont il donne quittance en sonnets, ou attraper ailleurs un diner, à l'office. Dans cette foule de quémandeurs se disputant la faveur des dues et des traitants, faisant trafic de la louange et tenant boutique d'encens, on n'aurait que l'embarras du choix, depuis le fou de Neuf-Germain qui se qualifie de poète hétéroclite de Monsieur, jusqu'à l'illustre Chapelain, qui était aux gages du duc de Lcmgueville.
Entre ces mercenaires, point d'amitié sérieuse : ils n'avaient d'autre lien qu'un commerce de louanges réciproques, prodi-