‹ Études littéraires sue les classiques français des classes supérieures. Refondues, complétées et misés au courant des programmes officiels et des travaux les plus récentsChapitre 192 sur 334 · I. — Faits historiques · texte numérisé non relu

I. — Faits historiques

' Son enfanee tra^que. •— Henriette- Anne d'Angleterre naquit en 1644, au plus fort de la guerre civile, à Exeter, où sa mère proscrite s'était réfugiée et dut, quinze jours après, pour fuir en France, la laisser aux soins de la comtesse Morton. Elle avait deux ans lorsqu'elle put échapper à cette captivité, grâce au dévoûment de sa gouvernante qui fut réduite à la déguiser en petit garçon, sous le nom d'Henri, pour détourner les soupçons des Parlementaires. Conduite en France, elle y grandit au milieu des larmes, dans le couvent de la Visitation, fondé par sa mère, qui Téleva, loin de la cour, parmi les pratiques d'une austère dévotion. Les jours de fête, elle servait, les religieuses au réfectoire, pour s'exercer à l'humilité d'une vie obscure»

Quand se fit sentir en France le contre-coup d'une révolution terminée par un régicide et l'avènement de Cromwell, les troubles de la Fronde inquiétèrent en sa pieuse retraite la veuve de Charles I®"*, et le Louvre devint alors son asile. Mais, dans ce palais où elle était née, telle fut sa détresse qu'en plein hiver la petite-fille d'Henri IV garda plus d'une fois le lit, faute de feu. La pension servie par le cardinal n'étant pas payée depuis dix. mois, € les marchands, dit Retz, ne voulaient plus rien fournir, et il n'y avait pas un morceau de bois dans la maison ».

Restauration des Stuarts. — Bientôt, le trône des Stuarts s'étant relevé comme par miracle (1660), la sœur de Charles II put enfin prétendre à une alliance digne de sa naissance et de sa beauté, c Quoiqu'elle ne fût pas bien faite, dit Mme de Motteville, ses manières et ses agréments la rendaient toute aimable. Elle avait le teint fort délicat, et fort blanc. 11 était mêlé d'un incarnat naturel, comparable à la rose et au jasmin. Ses yeux avaient de la douceur et de l'éclat. Sa bouche était vermeille, et ses dents fines autant qu'on le pouvait souhaiter; mais son visage trop long et sa maigreur semblaient menacer sa beauté d'une prompte fin. Comme il y avait en elle de quoi se faire aimer, on pouvait croire qu'elle y devait aisément réussir, Bt qu'elle ne serait pas fâchée de plaire. »

En effet, dans le voyage qu'elle fit à Londres, avec sa mère, vers les débuts de la Restauration, elle enchanta tous les cœurs; et, au retour, c cette princesse si touchante », comme dit Choisy, fut l'objet de flatteurs empressements. Elle faillit même devenir reine de France ; car Anne d'Autriche songeait à l'unir à Louis XIV. Mais l'idée ne sourit pas au jeune souverain, qui, sans doute par des considérations politiques, dut préférer la main de Marie-Thérèse. Aussi Henriette se résigna- t-elle au second rang, et, le 31 mars 1661, elle épousait Philippe, duc d'Orléans.

Sédactlons de son esprit; sa iprftee. — A défaut de couronne, € elle régna, comme dit Mme de Motteville, sur les honnêtes gens par les charmes de sa personne », et inaugura cette saison première qu'on pourrait appeler le printemps du siècle de Louis XIV. Elle donna le ton à cette jeune cour où la modestie de la reine lui laissait l'honneur périlleux de présider

à tous les diyertissements. Aux promenades, aux tournois, aux ballets, à la comédie, en ces mille occasions brillantes où étaient conviés Tesprit et la grâce, Madame vit en effet se presser autour d'eUe tous les bommages, surtout ceux du Roi c qui paraissait n*ayoir de plaisir, au témoignage de Daniel de Gosnac, que par celui qu'elle goûtait elle-même » : car il s'était bientôt aperçu qu' c il avait été injuste, en ne la trouvant pas la plus beUe du monde ». Sans insister sur cette période d'enivrement, disons pourtant que d'indignes libelles imprimés en Hollande noircirent la réputation de celle qui, à l'article de la mort, pouvait dire à son mari : c Je n'ai jamais manqué à mes devoirs ». Il lui fallut même dépêcher à la Haye un ami tout dévoué qui réussit à obtenir des États la confiscation de ces feuilles diffamatoires. Or elle n'avait eu que le tort de se jouer parmi les pièges dont ne se défia pas assez son imprudence innocente.

Ce fut ainsi qu'elle embellit les préludes d'un règne glorieux. Après elle on verra plus de grandeur, mais moins de distinction. Si elle eut ses faiblesses, elle aima l'esprit. Fallait chercher, le réveillait chez les vieux poètes, et l'encourageait chez les jeunes : car elle inspira Bérénice à Corneille et à Racine. Andromaque la fit pleurer; après la chute de Fouquet, elle nomma La Fontaine gentilhomme de sa maison ; et, plus sérieuse que ne devait être par la suite la duchesse de Rourgogne, elle sut toujours mêler à ses agréments le solide ou le judicieux. Croyons-en cette esquisse, digne d'illustrer comme un frontispice l'oraison funèbre de Bossuel. Elle est aussi d'un prélat, Daniel de Cosnac, évêque de Valence, qui écrivit au lendemain de sa mort : < Madame avait du bon sens, l'âme grande et juste, éclairée sur tout ce qu'il fallait faire, mais quelquefois ne le faisant pas, ou par indolence naturelle, ou par une certaine hauteur qui se ressentait de son origine. On trouvait en sa conversation une douceur infinie, non qu'elle eût moins de majesté que les autres personnes royales;. mais elle en savait user d'une manière plus facile ; on eût dit qu'elle s'appropriait tous les cœurs. »

Ses amerCames I Inflaenee de Bossaet. — Ajoutons que ses triomphes eurent leurs amertumes. Car il y eut plus d'un

sombre lendemain aux fêtes qu'elle animait de sa présence ; et son palais connut la tristesse d'orages intérieurs qui souvent lui firent regretter la solitude où s'était écoulée son enfance, affligée pourtant par de si tragiques infortunes.

Au milieu de ces peines dont Fhistoire ne peut soulever les voiles que d'une main discrète, Bossuet devint le guide d'une conscience profondément religieuse sous des dehors frivoles* Rappelée aux graves pensées par la voix éloquente qui venait de consacrer les vertus de sa mère, elle comprit la leçon d'un tel exemple, et fit demander À l'évéque de Gondom des règles de conduite qui lui parurent si appropriées à sa situation morale, qu'elle voulut le prendre pour directeur habituel. Il vint donc régulièrement l'entretenir trois fois par semaine, et ne tarda pas à raviver les plus généreux mouvements d'un naturel que les vanités du monde avaient pu égarer sans le corrompre.

Cependant la politique traver^^a tout à coup ces salutaires influences : car Louis XIV, qui appréciait de plus en plus des mérites ornés par tant de séductions, crut pouvoir confier un secret d'État à une princesse de vingt-six ans, et il la choisit pour médiatrice, à la veille du jour où allaient éclater ses desseins contre la Hollande (juin 1670). Elle partit donc pour Londres, avec mission de tout faire en vue de nous assurer l'alliance du roi son frère, et au besoin de l'amener à se déclarer catholique. On peut lire, dans le tome III de M. Mignet sur les Négociations relatives à la succession d'Espagne, tout le détail de cette affaire qui devait rester mystérieuse. Si la conversion ne fut pas obtenue, Henriette revint du moins avec un traité qui garantissait la complicité de Charles II dans une guerre aussi imprudente qu'injuste. Ce succès avait mis Je comble à une faveur toujours croissante, lorsque retentit comme la foudre ce cri de deuil et d'effroi : c Madame se meurty Madame est morte l T^

Récit authentique de sa mort. -— Rappelons dans quelles circonstances se produisit cette sinistre nouvelle. Le 29 juin, sur le soir, vers cinq heures, Madame se trouvant au palais de SiÛDt-Cloud avait demandé un verre d'eau de chicorée à la glace^ Aussitôt après l'avoir pris^ elle ressentit deS: douleurs le9

d86 Bossusr.

plus aigaës, et, à deux heures du matin, elle expirait, au milieu d'une cruelle agonie. Tous les incidents de < cette nuit désastreuse » ont été recueillis par un témoin oculaire, Feuillet, chanoine de Sain^Gloud. On y voit qn*en cette soudaine atteinte, où la mort la saisit comme à la gorge, la charmante ▼iotime garda toute sa présence d'esprit, pensa aux choses essentielles, aux siens, à ses amis, au roi, à Monsieur, à son &me, à Dieu, en un mot que tous eurent d'elle des paroles simples, vraies et d*nne suprême convenance.

Dans le premier émoi, Ton avait fkit venir le susdit docteur Feuillet, chanoine de Saint-Gloud, grand rigoriste, qui ne ménagea nullement la pauvre princesse. « Â onze heures du soir, écriMl, elle me fit appeler en grande diligence. Étant arrivé proche de son lit, elle fit retirer tout le monde, et me dit : c Vous voyez, c Monsieur Feuillet, en quel état je suis réduite. — En un très c bon, madame, lui dis-je. Car vous confessez à présent qu'il y a € un Dieu, que vous avez très peu connu pendant votre vie. » 11 ajouta que toutes ses confessions passées ne comptaient pas, que toute sa vie n'avait été qu'un péché; il l'aida, autant que le permettait son état, à faire une confession générale, et elle s'en acquitta de son mieux, en toute piété. Un capucin, son confesseur ordinaire, était là près du lit; et. ce bon religieux qui voulait l'exhorter se perdait en de longs discours. Regardant alors Mme de Lafayette, avec un mélange de pitié et de souffiranee : c Laissez parler M. Feuillet, mon père i, lui dit-elle doucement, comme si elle eût craint de le fâcher; c vous parlerez à votre tour. » Cependant, le docteur Feuillet lui disait à haute voix : c Humiliez-vous, Madame ; voilà toute cette grandeur trompeuse anéantie sous la pesante main de Dieu. Vous n'êtes qu'une misérable pécheresse, qu'un vaisseau de terre qui va tomber, et se cassera en pièces; et de toute cette grandeur il ne restera aucune trace. •— Il est vrai, ô mon Dieu î » s'écriait*elle, accep* tant tout de la bouche du prêtre avec soumission, non sans quelque chose d'obligeant, de tendre et de résigné.

Dans ce péril, on était allé en toute hâte à Paris chercher M. de Condom. Le premier courrier ne l'ayant pas rencontré, on en dépécha un second, puis un troisième. Après avoir reçu les sacrements avec grand respect et grande joie, Madame était

à Textrémité, et venait de prendre le dernier breuvage, quand arriva Bossuet, Ici, la relation du sévère docteur change de ton, et 8'émeut sensiblement, c Elle fut, dit-il, aussi aise de lo voir, comme il fut affligé de la trouver aux abois. Il se pro" êtema contre terre, et fU une prière qui me charma; il entremêlait iee actes de foi, de confiance et d'amour, > Cette prière de Bossuet prosterné à genoux devant ce lit de mort, cet épanchement naturel et prompt d'un grand cœur attendri qui émut jusqu'au docte Feuillet, n'a-t<il pas été le trésor où le grand orateur puisa la touchante éloquence de Toraison funèbre qu'il allait prononcer, à Saint^Denis, le 21 août 1670? Oui, ce que le monde devait admirer ne fut qu'un écho de ces accents qui échappèrent alors à la douleur religieuse du prêtre, et se perdirent au sein de Dieu, avec l'âme purifiée qui s'envola bientôt du même essor.

Pendant cette prière môme, la première femme de chambre de Madame s'approcha d'elle, pour lui donner quelque chose dont elle avait besoin. C'est alors que Madame, conservant jusqu'à la fin toute la délicatesse de son procédé, dit à celle*ci en anglais, afin de n'être pas entendue de Bossuet : c Donnez à M. de Condom, lorsque je serai morte, l'émeraude que j'avais fait faire pour lui ». L'oraison funèbre en a gardé mémoire, car nous y lisons : « Cet art de donner agréablement qu'elle avait si bien pratiqué durant sa vie, l'a suivie, Je le sais, jusqu'entre les bras de la mort ».

L'autopsie indiqua, malgré des soupçons calomnieux, que Madame périt victime du choléra morbus; et, de nos jours, certains cliniciens distingués ont conclu, d'après les symptômes de son mal, à l'existence d'un cancer de l'estomac.

IL ^ Esquisse littéraire.

Exorde et proposition. -^ La notice qui précède est déjà le commentaire d'un discours qui justifia si bien ce texte de TEcclésiaste : Vanité des vanités, tout n'est que vanité. Aussi bornonsnous à indiquer les principales lignes du développement.

Un exorde aussi simple qu'ému, et dont la première pensée

est une allusion à Toraison funèbre de la reine d'Angleterre, annonce que Bossuet veut, c dans un seul malheur, déplorer toutes les calamités du genre humain, et, dans une seule mort^ faire voir la mort et le néant de toutes les grandeurs humaines >.

Mais comme il ne faut pas c permettre à Thomme de se mépriser tout entier », il enseignera : d'un côté, c que tout est vain, si nous regardons le cours de la vie mortelle » ; — de Fautre, < que tout est précieux et important, si nous contemplons le terme où elle aboutit, et le compte qu'il en faut rendre >.

C'est ce que démontre l'exemple de la princesse pleurée par la France. Il examine donc d'abord < ce qu'une mort soudaine lui a ravi > ; ensuite < ce qu'une sainte mort lui a donné ».

Première partie. Ce qu'une mort soudaine lui a ra^i. — Passant en revue les avantages les plus enviés, la naissance, l'esprit et la beauté, Bossuet trouve, dans les impressions religieuses qu'il veut produire, l'occasion même des éloges discrets qu'il consacre aux mérites gracieux ou solides d'une princesse qui fut sa pénitente, et dont il peut dire avec autorité : c Elle étudiait ses défauts, et aimait qu'on lui en fit des leçons sin» cères : marque assurée d'une âme forte que ses fautes ne dominent point, et qui ne craint pas de les envisager de près, par une secrète confiance des ressources qu'elle sent pour les surnionter » .

De ces traits distincts, et sous lesquels tressaille l'accent d'un regret personnel, ressort une physionomie rendue avec autant de puissance que de délicatesse par un génie sublime et touchant qui concilie toutes les nuances. Ne croirait-on pas entendre Fénelon, lorsque le pathétique récit de sa mort, interrompu par des sanglots, se continue par cette plainte? € Madame a passé du matin au soir, ainsi que l'herbe des champs. Le matin, elle fleurissait; avec quelles grâces! vous le savez : le soir, nous la vîmes séchée; et ces fortes expressions, par lesquelles l'Écriture sainte exagère l'inconstance des choses humaines, devaient être pour cette princesse précises et littérales. » Si une mélancolie presque virgilienne anime cette élégie oratoire, elle se termine par ces sombres couleurs : c Notre corps prend un autre nom ; même celui de cadavre ne demeure pas longtemps. Il devient un je ne sais quoi qui n'a plus de nom dans aucune

langue; tant il est vrai que tout meurt en lui jusqu'à ces termes funèbres par lesquels on exprimait ses malheureux restes ! > Deasième partie* Ce qu'âne sainte mort lui a donné. —

Mais de même que la justice de Dieu confond notre orgueil, en ne faisant de nous qu'une même cendre, sa bonté qui nous aime ne nous détruit que pour réparer nos ruines. Cette transition conduit Bossuet à la seconde partie de son discours, qui se résume en deux mots : la mort de la princesse est une consolation et un enseignement.

Après nous avoir affligés par le spectacle de notre misère, il nous relève par celui de notre grandeur. Venant de Dieu, Tâme en effet « se sauve de ce débris universel et inévitable ». Elle peut donc « mépriser la mort », si elle se rend digne d'être € réunie à son principe », par la vertu de la Grâce, qui nous fait « sortir du temps, et entrer dans Télernité ».

Expliquant alors par des images sensibles ce miracle de la prédestination, le théologien et le philosophe la montre à Tceuvre dans la vie de celle qu'il nomme c sçn héroïne chrétienne ». C'est avec une sorte de tendresse qu'il c glorifie », dès sa naissance, cette âme privilégiée < que Dieu prit sur ses ailes, comme l'aigle prend ses petits, et porta lui-même dans le sein de l'Église ». Pour la lui donner, c il avait fallu renverser tout un royaume! » N'en soyons pas surpris, dit-il. Car l'Eternel € remue le ciel et la terre, pour enfanter ses élus ».

Mais à la faveur de cette vocation manifeste devait s'ajouter celle de la penévérance : et, revenant au récit d'une mort soudaine qu'il appelle < le dernier combat », Bossuet la propose comme un exemple digne d'envie. « Ne mêlons pas, s'écrie-t-il, de faiblesse à une si forte action, et ne déshonorons point par nos larmes une si belle victoire ! » U aime mieux y chercher un enseignement pratique pour c ces lâches chrétiens » qui craignent d'avancer leur fin en recevant les sacrements suprêmes. Combien fut différente l'ardeur empressée avec laquelle « Madame appela les prêtres plutôt que les médecins ! Tout était simple, tout était solide, tout était tranquille, tout partait d'une âme soumise et sanctifiée. » Aussi, qu'importe « que le temps ait été court? L'opération divine a été puissante, la fidélité parfaite. » Alors, sans oublier les moindres détails d'une scène

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religieuse à laquelle il assista de si près, il laisse à ceux qui pleurent ce témoignage consolant : c Je me confie pour Madame en cette miséricorde qu'elle a si humblement réclamée. Elle a aimé) en mourant, le Sauveur Jésus. Les bras lui ont manqué plutôt que Vardeur d'embrasser la Croix; fai vu sa main défaillante chercher encore en tombant de nouvelles forces, pour appuyer sur ses lèvres ce bienheureux signe de notre Rédemp* tion. N'est-ce pas mourir entre k$ bras et dans le baiser du Sei* gneuri »

Péfrmlkmom. ^ fille aussi, la péroraison a Tonction mystique d'un adieu qui pressent l'étemel retour, et dont la tristesse, douce comme une espérance, est sereine comme la foi.

ORAISON FUNÈBRE

DE MÀRIfi-THERÈsE d'âUTRIGHE, REINE DE FRANCE (1683)

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