‹ Études littéraires sue les classiques français des classes supérieures. Refondues, complétées et misés au courant des programmes officiels et des travaux les plus récentsChapitre 191 sur 334 · I. — Faits historiques · texte numérisé non relu

I. — Faits historiques

Dernière enfant d'Henri IV et de Marie de Médiçis, née au Louvre, le 25 novembre 1609, six mois avant la mort de son père, Henriette-Marie de France avait épousé, en 1625, Charles I®»", roi d* Angle terre. Le pape Urbain VllI, son parrain, espérait, par son influence, réconcilier TEglise et la Grande-Bretagne. Ce fut sous ces auspices que la jeune et pieuse reine partit pour Londres, accompagnée d'une carmélite, la mère Madeleine de Saint-Joseph, de son confesseur Pierre de Bérulle, fondateur de rOratoire, et de douze prêtres appartenant à cette congrégation. Mais dès le jour de son arrivée les persécutions se rallumèrent contre, les catholiques, et, quelques mois après, sa religieuse escorte dut rentrer en France. Il se mêla donc bien des nuages c aux seize années d'une prospérité accomplie » dont parle Bossuet.

Lorsqu'en 1639 éclata l'orage qui couvait sourdement, les conseils de la reine contribuèrent â perdre celui qu'elle voulait sauver. Par ses terreurs, elle eut le tort de décider un souverain trop faible à livrer Strafford, concession aussi cruelle qu'inutile, et que suivit bientôt la fuite de la famille royale (1640). On sait qu'après huit années d'angoisses, Henriette, proscrite et. poursuivie à coups de canon jusque sur les mers, yint chercher un asile dans sa patrie, au Louvre, près d'Anne d'Autriche, que des embarras politiques empêchèrent de lui prêter secours. Ce fut là que, réduite à demander l'aumône au parlement, elle apprit la fin tragique de son époux.

Privée de son douaire, que le cardinal Mazarin sollicita vainement — - car le Protecteur lui répondit par un refus outrageant, — elle se retira dans le couvent de la Visitation de Chaillot, dont elle était fondatrice, et y vécut, parmi des œuvres saintes,

jusqu'à la restauration de Charles II (1660), événement qui lui permit de marier sa fille au duc d'Orléans en 1661. Elle était retournée à la cour d'Angleterre ; mais la ferveur de son zèle l'y rendit suspecte; et, après avoir vu mourir sa fille aînée, la princesse d'Orange, et son fils, le duc de Glocester, elle dut se fixer définitivement en France, à Colombes, où elle termina ses jours, en 1669.

Son oraison funèbre fut prononcée, le 16 novembre 1669, en l'église des religieuses de Sainte-Marie de Chaillot. La duchesse d'Orléans avait chargé Mme de Motteville de rédiger pour Bossuèt une vie de sa mère. Ce monument existe encore aujourd'hui à la Bibliothèque nationale.

IL — Esquisse littéraire.

Exorde et proposition. — Par une rencontre qui peut-être ne fut pas fortuite, cette oraison funèbre a pour texte un verset que Cromwell avait fait graver, après la mort de Charles I'^*', sur une médaille commémorative du régicide : Et nunc, reges, intelligite; erudimini qui judicatis teiram! Psal. ii, 10 (Maintenant, ôrois, apprenez! instruisez-vous, juges de la terre!) Mais ce qui n'était alors qu'Une sanglante bravade devient ici la pensée maîtresse d'un discours qui nous montre Dieu donnant aux peuples et aux rois de c grandes et terribles leçons >. Dans la vie d'une princesse qui c connut toutes les extrémités des choses humaines >, Bossue t cherche donc un double enseignement : d'un côté, celui que comporte une félicité sans bornes, honorée par des vertus dignes d'être proposées pour exemple; — de l'autre, celui que nous offrent des infortunes inouïes noblement supportées'^par une âme supérieure à toutes les épreuves.

Telles sont les deux parties de cet éloge, dont le plan s'annonce librement dans un exorde majestueux qui, abaissant les pouvoirs humains sous la souveraineté divine, rappelle au monde € le néant de ses pompes et de ses grandeurs ».

Première partie. Seize années « d'âne prospérité aeeomplie ». La piété de la reine. Disputes religieuses de l'Angleterre. — La piété de la reine, voilà de tous ses mérites celui que Bossuet devait célébrer avec le plus d'effusion, dans une c fill

de saint Louis, c Mais il ne pouvait en parler comme Thistoire. Aussi convient-il de rappeler que la ferveur intempérante d'Henriette de France eut des conséquences redoutables pour la sécurité de son trône. A une époque où fermentait avec tant de violence la fureur des sectaires, elle fit de nombreux ennemis à Charles K par des mesures impolitiques, notamment lorsque le cardinal de Bérulle lui persuada d'introduire en pays protestant la congrégation de l'Oratoire. Ces apôtres, qui durent bientôt repasser le détroit, ne réussirent en effet qu'à susciter les défiances d'un parlement ombrageux, et à réveiller les édits intolérants d'Elisabeth. Les cérémonies dont elle se plut à déployer l'appareil ne contribuèrent pas moins à l'effervescence des haines religieuses. On lui reprocha de vouloir c transformer la cour en un cloître > ; et ce grief n'était pas dénué de tout prétexte, si l'on en juge par ce fragment d'une lettre que cite M. Cousin : € Je vous diray que nous faisons une sorte de couvent, qui sera comme celuy des vierges Carmélites, en «petit; mais j'espère, avec l'ayde de Dieu, que, quelque jour, il y en aura un tout de bon. >

Bossuet partage donc ici les illusions d'un cœur mystique, lorsqu'il nous représente € les agréments infinis » et € le charme innocent de réponse qui employait son crédit auprès du Roy son Seigneur à procurer un peu de repos aux catholiques accablés >. On croirait entendre ces vers de Racine :

Tout respire en Ësther rinnocence et la paix;... Tout ressent de ses yeux les charmes innocents.... Jamais tant de vertu fut-elle couronnée?

Ces analogies sont surtout sensibles dans la louange d'une souveraine infatigable à c consoler la captivité des fidèles », en ces temps douloureux où c il fallait cacher la pénitence avec le même soin qu'on eût fait les crimes ». Elle aussi, elle relevait Fespérance de ses compagnes, et semblait leur dire :

Mes filles, chantez-nous quelqu*un de ces cantiques Où vos voix si souvent se mêlant h, mes pleurs De la triste Sion célèbrent les malheurs.

Sous son règne, les chrétiens c qui ne cherchaient Dieu qu'en tremblant > purent enfin respirer. Aussi est-ce avec complai-

sance que Bossuet arrête ses regards sur ces c seize années d'une prospérité accomplie qui coulèrent sans interruption, avec l'admiration de toute la terre, et furent seize années de douceur pour l'Église affligée >.

Mais le ton change lorsqu'il aborde ces disputes religieuses qui devinrent une guerre civile, suivie d'une révolution. On pourrait alors appliquer à son éloquence ce qu'il a dit lui-même de Moïse et de son langage : c Hardi, extraordinaire, propre à représenter la nature dans ses transports, son style marche par de vives et impétueuses saillies ; affranchi des liaisons ordinaires que recherche le discours uni, renfermé dans des cadences nombreuses qui en augmentent la force, il surprend l'oreille, saisit l'imagination, émeut Iç cceur, et s'imprime tout vif dans la mémoire. > C'est ainsi que, s'armant du courroux des prophètes, il condamne c cet esprit de révolte, ce chagrin superbe, et celte indocile curiosité » qu'il compare c à la fumée sortant du puits de l'Abîme, pour obscurcir le soleil >. Mais à ces colères se mêle une pitié tout évangélique pour l'aveuglement de € l'Angleterre qui ne sait plus elle-même à quoi s'en tenir, et est plus agitée en sa terre et dans ses ports que l'océan qui l'environne ». Si la hautaine orthodoxie de Bossuet s'indigne et s'attriste de c ces prodigieuses erreurs >, dont elle prédit la fin prochaine avec une confiance démentie par l'avenir, son respect pour la dignité royale persiste aussi jusque dans la sévérité des jugements qu'il porte sur les souverains qui participèrent aux attentats commis contre la croyance. On devra donc remarquer ici la réserve discrète de l'allusion faite aux forfaits d'Henri Vlll, c ce prince en tout le reste accompli, qui s'égara dans les passions par lesquelles fut perdu Salomon ». Cette nuance est un trait de caractère, et découvre l'homme dans l'orateur.

Denxièmc partie. Les infortunes Inouïes. Portraits de Charles V et de Cromirell. Épisodes dramatiques. Le régicide. — Remonter à la cause des infortunes royales, en exposer le récit pathétique, rendre hommage à l'héroïsme ou à la résignation d'une reine qui ne fut jamais plus auguste que dans l'adversité, tel est le plan de la seconde partie, dont nous indiquerons seulement les plus mémorables passages.

Signalons d'abord l'émotion avec laquelle Bossuet s'engage dans le récit c des indignés traitements faits à la Majesté et à la Vertu >. On dirait qu'il voit un abime ouvert sous ses pas; et « son esprit rebuté,., > ne se résoudrait jamais c à se jeter parmi tant d'horreurs », si la fermeté d'une âme inébranlable c ne surpassait de beaucoup tous les crimes > dont elle a souffert. Il est donc soutenu par le sentiment d'un grand devoir : car c il faut qu'il s'élève au-dessus de l'homme, pour faire trembler toute créature sous les jugements de Dieu », et découvrir les merveilles de ses conseils : c conseils de vengeance sur l'Angleterre, conseils de miséricorde pour le salut de la reine ».

Bien qu'il c ne médite pas un ouvrage humain », la nécessité du sujet l'oblige pourtant, sinon à « développer le secret des cabinets et les intérêts des partis », du moins à rechercher la raison des événements, à esquisser la figure des principaux acteurs, et le tableau des scènes dramatiques qu'il va décrire avec l'imagination du poète et la passion de l'orateur.

C'est ainsi qu'une sympathique douleur anime le portrait de Charles I®*', transfiguré par ses respects et sa pitié. Il le représente € juste, modéré, magnanime, très instruit des affaires, plus capable que tout autre de rendre la royauté non seulement vénérable et sainte, mais aimable et chère à ses peuples ». 11 ne lui reproche que c d'avoir été clément jusqu'à être obligé de s'en repentir ». Il le protège contre ceux qui veulent croire que c tout est faible dans les malheureux et les vaincus ». Bien qu'il lui en coûte de c contempler son grand cœur dans les dernières épreuves », il apprend aux hommes par son attitude € qu'il n'est pas permis aux rebelles de faire perdre la Majesté à un roi qui sait se connaître ». Un évêque ne pouvait tenir un autre langage, en présence du cercueil où reposait un cœur € prêt à se réveiller au nom d'un époux si cher ». Aussi, dans le prince qu'il idéalise, ne voit-il qu'une victime innocente, expiant les torts d'Henri VIII, dont c il ne répudia pas l'usurpation ». C'est donc le chef irrégulier de l'Église qui est tombé sous la hache de Withehall : car c la source de tout le mal est dans ceux qui n'ont pas craint de tenter la réformation par un schisme ».

A partir de ce jour, c les terres trop remuées, et devenues

incapables de consistaace, se sont écoulées de toutes parts, et n'ont fait voir que d'effroyables précipices ». Mais si, € tombant de ruine en ruine », et divisés en mille sectes, les peuples en sont venus à conspirer ensemble contre le trône, c'est qu' € un homme s'est rencontré d'une profondeur d'esprit incroyable, hypocrite raffiné autant qu'habile politique, capable de tout entreprendre et de tout cacher, également actif et infatigable dans la paix et dans la guerre, qui ne laissait rien à la fortune de ce quUl pouvait lui ôter par conseil et par prévoyance ; au reste, si vigilant et si prêt à tout qu'il n'a jamais manqué les occasions qu'elles lui a présentées; enfin un de ces esprits remuants et audacieux qui semblent nés pour changer le monde ».

Tel est ce portrait fameux par son mouvement rapide, sa verve, sa concision et son énergie. Remarquons-y surtout l'impartialité d'un prélat jugeant sans colère, et même avec une involontaire admiration, ce personnage dont le deuil fut porté par toutes les cours de l'Europe, et qui, dans les traités, signait au-dessus de Louis XIV. Le peintre de Gromwell est ici supéneur à Salluste, disons mieux, égal à ce Tacite, c le plus grand peintre de l'antiquité », au témoignage de Racine. Pour trouver son égal chez les modernes, il faudrait le comparer à luimême, et relire l'esquisse vigoureuse qu'il consacre au cardinal de Retz, dans l'Oraison de Le Tellier.

Mais ces touches hardies vont s'attendrir, lorsqu'en face de ces victoires c dont la vertu était indignée », associant le sublime au familier, il raconte c ce que la grande Henriette a entrepris pour le salut du royaume, ses voyages, ses négociations, ses traités, tout ce que sa prudence et son courage opposaient à la fortune de l'État, enfin la constance par laquelle, n'ayant pu vaincre la violence de sa destinée, elle en a si noblement soutenu l'effort ». — Ne se met-elle pas en mer, au mois de février, € malgré l'hiver et les tempêtes », pour engager les États dans les intérêts du roi? — Assaillie dix mois après par les vents furieux, c tandis que les matelots sont alarmés jusqu'à en perdre l'esprit », elle, < toujours intrépide autant que les vagues étaient émues, rassurait tout le monde par sa fermeté...; elle disait, avec un air de sérénité, que les Reines ne se noyaient

pas ». — € Après s'être sauvée des flots, cent canons tonnent sur eUe, à son arrivée » ; on lui amène Fauteur d'un si noir attentat, Batters^ Tamiral parlementaire, et elle lui pardonne, € le livrant, pour tout supplice, à la honte d'avoir entrepris sur la vie d'une princesse si bonne et si généreuse ».

C'est ainsi qu'à des épisodes dignes d'une épopée, Bossuet mêle jusqu'à des anecdotes dont la grâce naïve tempère le deuil de scènes poignantes. Telle est cette imprudence d'une enfant, de la jeune Henriette, qui, née en la puissance des ennemis de sa maison, et arrachée par miracle, sous un déguisement, aux mains des rebelles, s'obstine à dire < qu'elle est Princesse », et se découvre par une fierté candide c qui sent sa grandeur ». Ces transes, elles semblent rappelées ici par un témoin, par un acteur qui a suivi la reine parmi tous ses périls, qui a souffert de toutes ses humiliations jusqu'au jour où « elle fut contrainte de paraître au monde, et d'étaler au Louvre, où elle était née avec tant de gloire, toute l'étendue de sa misère ».

Les secours qu'elle fut alors contrainte de solliciter, c Anne d'un si grand cœur » ne put les offrir. Le cardinal de Retz ne nous apprend-il pas que la petite fille d'Henri IV en était réduite € à manquer d'un fagot, pour se lever au mois de janvier, dans le Louvre, sous les yeux d'une cour de France »? Voilà ce que Bossuet voile noblement sous sa pitié respectueuse pour une femme et une mère « digne d'une meilleure fortune, si les fortunes de la terre étaient quelque chose ». Or, tandis que la reine languissait dans cette détresse, Charles I*^"" mourait sur l'échafaud, comme le laisse entendre l'euphémisme de cette plainte : c Non, messieurs, Jérémie lui-même qui semble être capable d'égaler les lamentations aux calamités, ne suffirait pas à de tels regrets... Elle s'écrie avec le prophète : Laissez-moi, je pleure amèrement; n'entreprenez pas de me consoler ;Vépée a frappé au dehors; mais je sens en moi-même une moi*t semblable. »

Péroraison. — Puis, détournant nos yeux d'un si cruel spectacle, Bossuet les arrête sur la royale douleur de cette veuve qui s'ensevelit dans la retraite claustrale où elle remercie humblement Dieu « de deux grâces, l'une de l'avoir faite chrétienne, l'autre, messieurs, qu'attendez- vous? peut-être d'avoir rétabli les affaires du uoi son fils? Non,... c'est de l'avoir faite

reine malheureuse. » Tel est le motif religieux qui termine ce discours. Cet asile où elle trouve enfin la paix, après tant de traverses, Henriette ne le quittera plus, même quand Dieu c prendra son fils comme par la main pour le conduire à son trône » : car, préférant la Croix à une couronne, c elle avait appris par ses malheurs à ne changer pas, dans un si. grand changement de son état >. Elle mourra donc saintement, loin des hommes et de leurs discours, t Ses disgrâces auront fait ses félicités. »

Cette péroraison, qui contraste avec la splendeur de Texorde, nous touche par son accent de mélancolie. L'éclat du style s'y éteint doucement, comme la vie même d'Henriette de France. Après avoir ému les âmes par de tragiques infortunes, Bossuet les repose dans la douceur d'une religieuse espérance.

ORAISON FUNÈBRE

d'HENRIETTE-ANNE D'ANGLETERRE, DUCHESSE D'ORLÉANS (1670).

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