‹ Études littéraires sue les classiques français des classes supérieures. Refondues, complétées et misés au courant des programmes officiels et des travaux les plus récentsChapitre 201 sur 334 · ORAISON FUNÈBRE DE LE TELLIER · texte numérisé non relu

ORAISON FUNÈBRE DE LE TELLIER

bientôt procureur du roi au Châtelet, puis maître des comptes en 1630, il attira l'attention de Richelieu, grâce à la fermeté peu commune, et même un peu bien cruelle, par laquelle il contribua avec le chancelier Séguier à réprimer une sédition soulevée par des paysans de Basse-Normandie qui, sous le nom de Va-nu-pieds, s'étaient révoltés contre les impôts et la taille. Ces services lui valurent les fonctions délicates d'intendant à l'armée de Piémont, où il connut Mazarin (1640), qui le proposa au roi en 1643 pour la charge de secrétaire d'État à la guerre. Maintenu dans ce poste sous la régence d'Anne d'Autriche, il devint, durant les troubles de la Fronde, un des plus dévoués serviteurs de la cour. Souple, circonspect, et adroit à user des occasions, comme à s'armer d'autorité pour frapper h propos des coups décisifs, il prit une part importante au traité de Reuil (1649) et à l'emprisonnement des princes (1650); il sauva Péronne des mains de l'Espagnol (1654) ; et il mérita la confiance du cardinal dans les négociations qui menèrent à bonne fin la paix des Pyrénées (1659).

Sa récompense fut l'office de trésorier du roi, dont il obtint la survivance pour son fils aîné, le marquis de Louvois, qui entrait alors dans sa treizième année. Louis XIV, qui appréciait son expérience et sa direction, le garda près de sa personne, et fit de lui l'exécuteur testamentaire d'Anne d'Autriche, poste de confiance, où il se rendit fort utile, jusqu'au jour où il crut devoir remettre à son fils sa charge de secrétaire d'État (1666), non sans conserver le droit d'assister aux conseils du souverain. A ce témoignage d'estime s'ajouta la dignité de chancelier, dont il fut investi en 1677 : < Sire, dit-il alors, en remer ciant son maître, vous avez voulu honorer ma famille et couronner mon tombeau. > Garde des sceaux, il exigea des magistrats plus d'instruction et de régularité, ranima dans les écoles l'étude de la jurisprudence, ne fut pas étranger à la déclaration du clergé français dans l'assemblée de 1682, et signa la Révocation de l'édit de Nantes (28 octobre 1685). Il mourut l'année même où, pleurant de joie, il venait de sceller cette désastreuse ordonnance qu'il regardait, hélas ! comme le triomphe de la foi.

Bossuet, que des liens de reconnaissance attachaient à Le

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Telll«r, «lyant été signalé par lui k rattention de Louis XIV, ne put refuser à l'orgueil connu de l'archevêque de Reims, fils du dianeeller, une faveur qui lui parut un devoir; et il prononça son oraison funèbre, le Î5 janvier 1686, en l'église de Saint- Gerrais.

Le correctif de ses éloges sera dans cette page d'un contemporain, l'abbé de Choisy î < Michel Le Tellier avait tous les dehors d'un honnête homme, l'esprit doux, facile, insinuant, Il parlait avec tant de circonspection qu'on le croyait toujours plus habile qu'il n'était.... Modeste sans affectation, cachant sa faveur avec autant de soin que son bien,... il promettait beau* coup, et tenait peu; timide dans les affaires de sa famille; courageux et même entreprenant dans celles de l'État; génie médiocre, vue* bornées, peu propre à tenir les premières places, où il payait souvent de discrétion, mais asses ferme à suivre un plan, quand une fois il avait été aidé k le former, incapable d'en être détourné par ses passions, dont il était toujours le maître; régulier et civil dans le comraeree delà vie, où il ne jetait jamais que des fleurs, mais, ennemi dangereux, il cherehait sans cesse l'occasion de frapper celui qui l'avait offensé, et toujours en secret, par la peur de se faire des ennemis qu'il ne méprisait pas, si petits qu'ils fussent. >

IL ^ BSQUtSSB LtTTÉRAtllË.

ISxwrde el iprî>i^i>sltioii« — Dans un exorde grafe et un peu froid, dont le ton convient à l'éloge d'un personnage représenté comme un modèle d' c incomparable sagesse », Bossuet annoncé un semnon étt ttoU ptiint$, qui sont la Jfodesfie, VAmovr 4e fim tiret publia^ et le Dé^hr éet biens étemels. — Ces idées se retrouvent en effet dans le corps du discours, mais non exposées avec la suite d'un plan rigoureux : car ses principales lignes se ramènent aux divisions que voici : l'orateur va célébrer 1« l'homme et le magistrat, 2^ le politique, 3® le chancdier, 40 le chrétien.

Première partie. L'homme et le ma^strat. — Sans entrer dans le détail d'une analyse qui serait vraiment ingrate, bor-

ORAISON FUN^BflE D£ LE TELUER. 40â

QiOiift^Qoiia è remarquer la ooinplais«^nce aTf^e laquelle Bosanet, poor faire valoir soq héro», met eQ lumière le» qualités »c4i<lea qu'il aime par-dessu& tout^ paroe qu'il @a ^at lui-même un mc^èle parfait; noua voulons dire la »e&&, la mefiure, la justesse ut la raifton. Voilà les mérites dont il pare le magiatu^t qui disait ; % Je Ymx que les lois gouverueut, e^t ncm pas k^ hommes »« Sn admirant sa modération si ferme, il ooudamue f ces juges arti^ fieieux >, qu'il compare f èi des sépulcres Ua^ehis »* U y a là eomme uoe mercuriale courageuse dont certains traits fbut pepser h Molière, Baoine et Qoileau» censurant» eu^ aussi, de le^ur vive ifonie les lenteurs d'une procédure équivoque, les arrêt» ambigus, les faux^fujanta intéressés, en un mot cçi que Bossue^ appelle « les l&cbetés d'une justice si arbitraire et si captieuse i que Ton voit souveût f l'iniquité sortir du lieu d'où elle devrait toujours être foudroyée .»«

Après avoir suivi Le Tellier dans les glorieux emplois qui i vinrent à lui comme d'eux-mêmes *, et où sa m^Q ne fit jamais pencher la balance, il le montre aussi capable de quit^ ter les honneurs sans regret que de les accepter sans orgueil, G^est ainsi qu'au jour de sa retraite volontaire, < Ghaville 1^ vit goûter un véritable repos dans la maison de ses pères qu'il avait accommodée peu à peu à sa fortune présente, sans lui faire perdre les traces de son ancienne simplicité ». Dans oe tableau, dont la couleur est tranquille et douce, revit une phy< sioQomie toute patriarcale. Ajoutons toutefois que ce charme vient ici du peintre plus que du modèle, et que l'éloquence, surtout dans l'oraison funèbre, a ses fictions, comme la poésie,

|l«nxlè«ia partie. Le pelia^iie. — Consacré au rôle du personnage qui fut le plus sûr agent de Mazarin, le développement qui suit nous transporte au milieu de la Fronde, sur le théâtre plein d'embûches où se produisit cette figure trop idéalisée par un panégyriste qui pourtant laisse entrevoir les traits dominants du caractère. Le Tellier parut sur cette scène, non pas c comme un génie principal » (ce mot de Bossuet parait excessif), mais en homme de conseil et d'action, « capable de profiter des moments », habile « à ne pas irriter la haine publique déclarée contre le ministère »..., à c se conserver la créance de tous, les partis »..., à manœuvrer parmi les écueils

c en sage pilote, sans s^étonner des orages », sachant prévoir et prévenir, parler et se taire, t rompre les liaisons des factions, déconcerter leurs desseins, encourager les bonnes intentions » des égarés, t céder au temps » et à la nécessité, comme aussi faire montre de vigueur, et € aller où la raison d'Etat le déterminait ». Dans cette esquisse, la sagacité du moraliste égale donc la clairvoyance du politique.

Signalons surtout, parmi les mérites propres à Bossuet, l'exactitude et la sûreté de ses vues historiques. Il connaît les ressorts des événements, comme s'il les avait maniés de près. En cela, il est fort supérieur à Fléchier, pour lequel les faits contemporains ne sont qu'un texte d'amplification vague, et non d'allusions fines et précises, adroites et franches, comme Test par exemple, chez Bossuet, celle qu'il fait à la captivité des princes. Il s'y lire d'embarras, sans paraître aucunement embarrassé. Jugez-en : t On en fait des coupables, en les traitant comme tels. Mais où garder ces lions toujours prêts à rompre leurs chaînes, pendant que chacun s'efforce de les avoir en sa main, pour les retenir, ou les lâcher au gré de son ambition ou de sa vengeance? » Ces euphémismes respectueux sans faiblesse ne sauvent- ils pas toutes les convenances?

Bien que la part faite à Michel Le Tellier soit certainement trop belle, Bossuet ne diminue pas celle de Mazarin et du cardinal de Retz. L'un, t ce judicieux favori », qu'il ne loue pas sans quelque réserve, il le représente parmi les joies d'une paix glorieuse c troublé tout à coup par la triste apparition de la mort, mais dominant encore jusqu'entre ses bras, et au milieu de son ombre ». L'autre, qu'il juge avec une sympathie involontaire, nous le voyons t aussi fidèle aux partis que redoutable à l'État, d'un caractère si haut qu'on ne pouvait ni l'estimer, ni le craindre, ni l'aimer, ni le haïr à demi...; ferme génie, qui remua tout par de secrets et puissants ressorts. Après que tous les partis furent abattus, il semble encore se soutenir seul, et seul encore menacer le favori victorieux de ses tristes et intrépides regards. » Cette page qu'il faut lire tout entière est digne de la main qui traça le portrait de Gromwell : c'est, avec une sorte de mélancolie clémente, en plus, la même pro fondeur d'observation et la même énergie de style.

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