ORAISON FUNÈBRE DE GONDÉ. 41 S
tecum (Le Seigneur est avec toi, ô le pîus brave des hommes. Marche dans ta bravoure : je serai avec toi).
Dans un exorde inspiré par une douleur si sincère et le sentiment d'une responsabilité périlleuse, l'orateur semble craindre que € sa louange ne languisse auprès d'uu si grand nom ». Or cette défiance n'est point ici une précaution oratoire, mais l'aveu d'un génie qui a conscience d'être écouté non seulement de la France et de l'Europe, mais de la postérité tout entière.
De ce début simple, naturel et grandiose, il s'élève sans effort à l'idée supérieure qui va dominer un sujet déjà si vaste par lui-même. « Pousser û bout la gloire humûine » par un exemple iftémorable, telle est la pensée de ce discours dont la proposition et la divisim se confondent en cette période t t Montrons dans un prince admiré de tout l'univers que ce qui fait les héros, vafettr, magnanimUé, bonté natnfelle, voilà pour le cœtrR; vivacîîê, pénêîmtiony gtandmr et sublimité de génie, voilà pour l'ESWtrf, ne serait qu'une illusion, si la piété ne s'y était jointe; enfin, que k piété est le tout de l'homme. »
i^venilère paHi«« L« eœnr de €emd« t Talevip, «liâgiiiMliiiiiItê, b«ttté BAtm^lle. — L'attention de l'auditoire est appdée d'abord sur les qualités du cœur, le courage, la générosité, l'humanité, qui feront paraître non seulement le héros dans l'éclat de ses exploits, mais l'homme dans le repentir de ses fautes et la pai^ sible majesté de sa retraite.
Animée par le souffle lyrique des prophètes, l'imagination de Bossuet emprunte à la Bible les mouvements et les vives Hgures sous lesquelles le prince de Condé nous est représenté comme un de ces élus que t le Dieu des armées veut faire servir à Ses desseins ». Tout en ménageant l'amour-propre d'to souverain ombrageux, qui veut entrer en partage de toutes les louanges, il salue dans le vainqueur de Rocroy un génie que la Providence destinait à sauver la France, durant la minorité d'un roi de quatre ans. t Laissez4e croître, ce roi chéri du ciel 1 tout cédera à ses exploits; supérieur dux siens, comme aux ennemis, il saura tantôt se servir, tantôt se passer de ses plus fameux capitaines ; et, seul, sous la main de Dieu, on le verra rassuré rempart de ses Etats. » Mais Dieu avait choisi le dntà d'Enghien, pour le défendre dans son enfance;
Alors s'ouvre la narration vraiment épique de cette première victoire qui fut le gage de tant d'autres, t En ce tableau, dont la poésie est de l'histoire — comme le prouve le parti qu'en a tiré Voltaire, dans son Siècle de Louis XIV *, — la précision des détails les plus expressifs se mêle partout à la magnificence et aux élans d'un style enflammé par une sorte d'ardeur guerrière. C'est exact comme un bulletin écrit, au soir de l'action, par une main qui tremble encore de la fatigue des grands coups qu'elle a frappés; et, en même temps, c'est une page homérique, mais dont l'accent est tempéré par la clémence d'un «christianisme chevaleresque. Des épisodes dramatiques ou touchants gravitent pour ainsi dire autour du héros qu'on voit presque en même temps c pousser Taile droite des ennemis, soutenir la nôtre ébranlée, rallier les Français à demi vaincus, mettre en fuite l'Espagnol victorieux, porter partout la terreur, et étonner de ses regards étincelants ceux qui échappaient à ses coups ». A cet entrain, à cette fougue, qui n'exclut pas le sangfroid d'un art maître de ses ressources, on dirait que Bossuet fut de ceux qui, sur le champ de bataille, < fléchirent le genou », pour célébrer dans un Te Deum < Rocroy délivré, les menaces d'un redoutable ennemi tournées à sa honte, la régence affermie, la France en repos, et un règne qui devait être si beau commencé par un si heureux présage ».
Cet enthousiasme se soutient dans le résumé solennel qui embrasse les campagnes de Flandre et d'Allemagne. Par l'entrain martial de sa parole, Bossuet rivalise avec t la divine ardeur de cet autre Machabée » qu'il suit dans sa course triomphante, depuis Fribourg, où la nature, comme les hommes, lui oppose d'invincibles obstacles, jusqu'à la prise de Philipsbourg f qui tint si longtemps le Rhin captif sous ses lois », jusqu'à la chute de ce Mercy qui tombe enfin à Nordlingue < digne victime de sa valeur ». Un lieutenant du prince, un témoin de ses hauts faits ne le peindrait pas avec plus de compétence et sous des couleurs plus vives, soit dans ces rencontres où il sut t aussi bien céder à la fortune que la faire servir à ses desseins » — par
1. On trouvera un récit de la bataille de Rocroy qui rivalise de précision technique avec Voltaire et de couleur avec Bossuet, dans V Histoire des princes de Condé, par Mgr le duc d'Aumale, t. lY, p. UiO sqq. Paris, Calmann Lëyy.