‹ Études littéraires sue les classiques français des classes supérieures. Refondues, complétées et misés au courant des programmes officiels et des travaux les plus récentsChapitre 207 sur 334 · ORAISON FUNÈBRE DE GONDÉ · texte numérisé non relu

ORAISON FUNÈBRE DE GONDÉ

exemple en levant le siège de Lérida (1647), — soit dans ces périls où, c paraissant en un moment comme Téclair à tous les quartiers », il se multipliait, et animait tout de sa présence.

Cette profonde intelligence de la guerre, cette allégresse héroïque n'a d'égale que l'adresse et la franchise avec laquelle Bossuet aborde c ces choses dont il voudrait pouvoir se taire éternellement ». Par l'indulgence de l'expression, il désarme la sévérité des reproches que lui arrache la vérité. Au lieu de « trembler, comme tant d'autres, de tirer le rideau, et de passer les éponges », suivant l'expression de Mme de Sévigné, il confesse vaillamment les torts de son héros, mais sans humilier sa fierté : car c jusqu'à cette fatale prison où il était entré le plus innocent des hommes pour en sortir le plus coupable », le prince n'avait jamais songé qu'il pût faillir. S'il c fut poussé si loin par ses malheurs », les fautes qu'il a hautement condamnées, et que c pardonna la clémence d'un grand roi », ne sont-elles pas d'ailleurs, c comme celles des saints pénitents, couvertes de ce qu'ils ont fait pour les réparer, et de l'éclat infini de la divine miséricorde »? Aussi, cet égarement, Bossuet le tourne à l'honneur du souverain et, nous dirions presque, de Condé luimême : car, entraîné « dans des guerres infortunées, il ne cessa pas du moins de garder son rang de prince français »; et l'on sait comment il apprit à l'Espagne trop dédaigneuse, en forçant le respect de l'impertinent don Juan pour Charles II détrôné, < que la mauvaise fortune ne peut ravir sa majesté à un roi déchu ».

. La magnanimité de Condé brille donc en ses disgrâces. C'est que Dieu mit d'abord la bonté dans son cœur; et, pour le prouver, nous conduisant à Chantilly, c où le prince parut comme à la tète de ses troupes », Bossuet célèbre d'un ton aussi religieux que philosophique cette vertu c faite pour aider la grandeur à se communiquer, comme une fontaine publique qu'on élève pour la répandre ». C'est ainsi que la première partie du discours se termine par des souvenirs intimes, dont l'émotion paisible nous repose du spectacle des batailles.

Deuxième partie. L'esprit de Coudé. VHaeité» pénétration, grandeur et snblimlté de génie. — Les qualités de l'esprit dans un génie militaire de premier ordre, son activité, son

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audace, ses saillies impétueuses, son sang-froid parmi les hasards, telle est la matière d*un nouveau développement varié par trois épisodes, la journée de Sénef, le combat de la porte Saint-Antoine, la victoire de Lens ; et conclu par un parallèle fameux entre Turenne et €k>ndé.

Tous ces motifs d'analyse éloquente ou de peintures hardies concourent à faine revivre la figure d'un homme de guerre représenté au vif par un prélat, dont la mémoire garde rineffaçable impression des entretiens où il put recueillir les confidences, nous allions dire les commentaires d'un autre César. On sent ici tout ce que peut sur Taccent de la louange une harmonie naturelle entre des âmes faites pour s'entendre, s'aimer et s'admirer. La paille de l'un ne vaut^Ue pas Tépée de l'autre ?\)ui, nés pour exceller dès le premier jour, ils eurent tous deux ce don d'in* spirallon native qui supplée aux lenteurs de l'expérience. Ib surent d'intuition l'art qu'ils prâCtiquèrent en maîtres, presque sans avoir eu besoin de l'apprendre.

Aussi quelle sympathique clairvoyance dans le portrait tout ensemble idéal et vrai dont voici l'expression définitive! « Dans le feu, dans le choc, dans l'ébranlement, on voit naître tout à coup je ne sais quoi de si net, de si pesé, de si ardent, de si doux, de si agréable pour les siens, de si hautain et de si mena* çant pour ses ennemis, qu'on ne sait d'où lui peut venir ce mélange de qualités si contraires.... Si Ton avait quelque aflRaire à traiter avec ce prince, on eût pu choisir un de ces moments où tout était en feu autour de lui, tant son esprit s'élevait alors, tant son àme paraissait éclairée d'en haut, en ces terribles rencontres, semblable {à ces hautes montagnes dont la cime, au-dessus des nues et des tempêtes, trotive la sérénité dans M hemteur, et ne perd aucun rayon de la lumière qui l'environne, f

Cette sv^Hmité de génie, Bossuet en trouvait l'image en lui* même ; car on pourrait lui appliquer la plupart des traits par lesquels il caractérise Condé, lorsque, pour éclairer sa physio* nomie par un contraste, il la compare à celle de Turenne, et oppose aux profondes réflexions de l'un les illuminations Soudaines de l'autre. Si ses préférences sont alors visibles, son impartialité n'en laisse pas moins notre admiration indécise entre des mérites aussi divers, qu'extraordinaires. Saint-Évre*

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mond, qui servit sous les ordres de ces deux capitaines, ne les a pas jugés plus sûrement, et d'une touche plus fine ou plus lière : t L'un s'avance par ordre, et vient comme par degrés aux prodiges qui ont fini le cours de sa vie. L'autre, comme un homme inspiré, dès sa première bataille, s'égale aux maîtres les plus consommés. L'un, par la profondeur de son génie et les incroyables ressources de son courage, s'élève au-dessus des plus grands périls, et sait même profiter des infidélités de la fortune. L'autre..., par une espèce d'intuition merveilleuse dont les hommes ne connaissent pas le secret, semble né pour entraîner la fortune dans ses desseins et forcer les destinées ^. » Par une ingénieuse convenance, ce double panégyrique devient ici l'occasion d'un hommage délicatement flatteur pour l'orgueil du souverain qui, privé de tels généraux, t sut s'élever audessus de lui-même, surpasser et l'espérance des siens, et l'attente de l'univers ». 11 fallait bien faire encore la part du lion!

Troisième parlle* La piété, qui est le font de rhomme, cousaere les vertus et la gloire du héros* — Mais cette gloire faite pour être t l'ornement du siècle présent », Dieu la donne même à ses ennemis. Elle ne serait donc d'aucun prix, si la piété ne la sauvait du néant : t Car il n'y a dé vraie grandeur que dans l'abaissement devant Dieu ».

. C'est ainsi qu' t après avoir porté la gloire du monde jusqu'au comble », Bossuet veut « détruire l'idole des ambitieux », et la fait « tomber anéantie devant les autels ». Il va justifier ce qu'il disait en son exorde : c Sans ce don inestimable de la piété, que serait-ce que le prince de Condé, avec tout ce grand cœur et ce grand génie? »

Autant il y a d'ironique mélancolie dans les accents que lui inspirent les vanités de la terre, autant l'onction d'une sensibilité toute religieuse attendrit les louanges consacrées au chrétien € qui n'attendit point l'heure dernière pour commencer à bien vivre ». Avec une simplicité presque familière, qui ne recule pas devant d'humbles détails *, toujours relevés par le sentiment et par l'éloquence des choses, il tire un enseignement

1. Voir Saint-Évremond, par Gustave Merlet. I Vol. elzëvir, édition Jouaust. '■ '2, U parle, à mots voilés (bien entenda), de la fietul^f de Louis XIV. ;

ÉTUDB8 LITTÉRAIRES. .U. — èl

pratique de cette journée suprême où son héros, < tel qu^on Pavait vu dans tous les combats^ résolu, paisible », se montra prêt à soutenir le choc décisif, sans que la mort c lui parût plus affreuse, pâle et languissante, que lorsqu'elle se présentait au milieu du feu, sous Téclat de la victoire. €ar, pendant que les sanglots éclataient de toutes parts, comme si un autre que lui en eût été le sujet, il continuait de donner ses ordres; et, s'il défendait de pleurer, ce n'était pas comme un objet dont il fût touché, mais comme un empêchement qui le retardait. 9 Quelle grave et mâle réponse aux petits vers jadis célèbres de Voiture, dans son Épître au duc cPEngkien (1645) :

Mais dites-moi, je vous supplie, La mort qui dans le champ de Mars, Parmi les cris et les alarmes, Les faux, les glaives et les dards, Le bruit et la fureur des armes, Vous parut avoir quelques charmes, Et vous sembla belle autrefois, A cheval et sous le harnois, N*a't'elle pas une autre mine Lorsqu'à pas lentSy elle chemine Vers un malade gui languit?

Et semble-t-elle pas bien laide.

Quand elle vient, branlante et froide, Prendre un homme dedans son lit?

Libéralité des dons qui honorent les services dévoués, confession humble et confiante, pardon public demandé au monde, aux amis, « aux domestiques », devoirs religieux accomplis sans trouble, prières des agonisants écoutées par une âme contristée, sérénité du prince et désespoir de ce fUs qui^ c le visage en pleurs, et la bouche collée sur ces mains victorieuses et maintenant défaillantes, semblait vouloir retenir ce cher objet de ses respects et de sa tendresse », fermes adieux et bénédiction paternelle, témoignages de repentir accueillis par le deuil d'un roi, dont les larmes font voir c ce que les héros sentent les uns pour les autres », doux transports aux approches de la délivrance, opération soudaine de la grâce, < lumière qui dissipe les saintes obscurités de la foi », tel est le tableau dramatique où se transfigure le héros, et dont on pourrait dire, comme fit Mme de

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