LETTRE A L' ACADÉMIE : ÉTAT D'ÉSPRIT DE SON AUTEUR
« et de sacrifier la Franche-Comté, les Trois Evêchés, plus encore, s'il le fallait ». Dans sa « lettre au roi >, courageuse jusqu'à la témérité et à l'irrévérence, mais parfaitement authentique et qui parvint à son adresse (postérieure à 1691), n'allait-il pas jusqu'à censurer l'acquisition de Strasbourg, jusqu'à jproposer de faire réparation à la Hollande pour la guerre de 1672, et de restituer Valenciennes et Cambrai, sauf à donner à la France « pour toute frontière la vertu, la modération et la bonne foi » !
Mais n'insistons pas davantage sur le faible de ce génie supérieur dont l'unique tort fut de trop croire à l'idéal. De ce rapide aperçu, nous voulons seulement tirer cette conclusion que, dans l'ordre littéraire, on doit s'attendre à retrouver, sous l'indécision de doctrines parfois un peu flottantes, des instincts novateurs qui visent toujours à l'excellent, mais ne sont point étrangers au caprice, à l'humeur, j'allais dire aux témérités du goût personnel. Hâtons-nous d'ajouter que ces saillies sont ici plus que jamais tempérées par la réserve d'une intelligence discrète, et assez maîtresse d'elle-même pour s'arrêter à temps sur le bord des écueils autour desquels sa libre fantaisie semble se jouer en toute sécurité. On aurait donc mauvaise grâce à se plaindre de ce travers, si c'en est un; et c'est surtout par cet endroit que s'explique la prédilection dont il n'a pas cessé d'être favorisé, en plein xviiF siècle, sous le règne de Voltaire. On lui sut gré d'avoir eu des pressentiments d'avenir, en un temps où les plus satisfaits du présent se croyaient les plus clairvoyants. Lui aussi, comme La Fontaine, on l'aime par entraînement involontaire ; car il émane de ses écrits un parfum qui prévient et attire. La physionomie de l'homme parle d'abord pour l'auteur; il semble que le sourire et le regard s'en mêlent : en l'approchant, le cœur se met donc de la partie, sans en demander un compte bien exact à la raison, tant est puissant le charme d'une âme sympathique jusqu'en ses défauts, si l'on peut donner ce nom à des qualités qui nous annoncent l'âge nouveau à l'entrée duquel Fénelon se tient, comme un introducteur hospitalier.
Rôle de Fénelon dans la querelle des Anciens et des Modernes. — Pour bien comprendre toute la pensée de Fénelon
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écrivant sa Lettre à V Académie^ il convient aussi de ne point oublier les circonstances littéraires dont il dut, alors subir l'influence. Or au moment où il prit la pluipe, la guerre des Anciens et des Modernes venait de se rallumer entre La Motte et etMmeDacier, avec autant de vivacité que, vingt-cinq ans auparavant, entre Perrault çt Boileau. Cette fois encore, le prétexte de la querelle fut le nom d'Homère attaqué par les uns avec une présomptueuse ignorance, défendu par les autres avec une admiration souvent aveugle, et qui portait à faux. La curiosité publique, à laquelle une paix récente donnait loisir et relâche, était d'ailleurs attentive à ce débat, dans lequel la tradition se trouvait aux prises avec Fesprit de libre examen.
Ce fut alors que Fénelon se vit invité à dire tout haut son avis . sur des questions en apparence étrangères à cette lutte, mais qui n'étaient, en réalité, pour les deux partis qu'une façon détournée de solliciter l'appui de son suffrage. Il eût mieux aipié n'être pas ainsi mis en demeure de choisir; car il lui en coûtait de rompre un silence dont Thabileté ne blessait personne. Mais, provoqué sérieusement à se prononcer entre des adversaires qui se disputaient son alliance, il ne put se tenir en dehors d'une controverse à laquelle l'intéressait sa conscience d'écrivain.
Toutefois, si l'on se rappelle la dextérité merveilleuse dont il fit preuve dans le duel du quiétisme, ses ruses instinctives ou calculées, ses détours, ses plis et replis, sa vigilante attention à prévenir ou à éluder l'attaque, à profiter des occasions, à se ménager l'opinion par un art d'ensorcellement qui fera dire à Joubert qu'il était c plus doux que la douceur même, et plus patient que la patience », on pressent que, réduit à entrer en scène sous le regard de toute la France lettrée, le partisan éclairé des Anciens saura concilier ses affections avec le désir de plaire à tous et de donner gain de cause à chacun.
Voilà ce qui doit guider notre critique Iprsque nous abordons cet opuscule, qu'on aurait grand tort de regarder comme une exposition de principes ou de sentiments, étrangers à toute arrière-pensée.
À ne considérer que les titres des chapitres, il est permis de s^y tromper* Mais une lecture attentive y découvre* bien vite nn