LETTRE A L' ACADÉMIE : LES ANCIENS ET LES MODERNES
parallèle perpétuel entre les Anciens et les Modernes, rapprochés indirectement par un arbitre courtois, qui,, tout en ménageant un parti puissant alors dans l'Académie française, veut défendre poliment l'antiquité contre l'irrévérence de. ses détracteurs. ) .
Dans les jugements portés sur les genres et les écrivains, nous chercherons donc autant de répliques faites à mi>voix aux. paradoxes bruyants de La Motte* De comparaison en comparaison, nous serons ainsi conduits & une conclusion dont la réserve nous étonnerait à bon droit, si cette attitude même ne trahissait le manège d'un esprit circonspect qui nous laisse deviner la sentence, mais sans avoir l'air d'en assumer la responsabilité, ni de s'engager à fond dans un procès embarrassant.
En résumé, il aborde l'ennemi de biais, par un mouvement tournant, sans annoncer ouvertement son dessein, ni au début, ni à la fin du livre. Par la prudence de cette manœuvre, il donne à sa polémique un air d'impartialité. Mais s'il n'exprime ses convictions qu'incidemment, par des échappées furtives, et des confidences voilées, la vérité n'y perdra rien; car à la façon dont il traite les vices de l'éloquence ou de la poésie contemporaine, l'affectation des uns, la pédanterie des autres, la subtilité, le ton déclamatoire, la sécheresse et la froideur d'une vaine rhétorique; au tour de fine raillerie qui conseille la modestie à un siècle trop amoureux de lui-même ; aux restrictions souvent rigoureuses qui atténuent, de propos délibéré, les louanges les mieux méritées, il est. visible que Rome et surtout la Grèce demeurent la patrie préférée de son imagination et de son goût. Seule la vanité de La Motte ne voulut pas. s'en apercevoir; mais la postérité ne saurait prendre le change, et pour qui sait lire entre les lignes, Fénelon reste ici ce qu'il fut toujours, l'admirateur enthousiaste et passionné des Anciens.
Le sujet. — Quelques mots sur. le Dictionnaire, des projets de traités sur la Grammaire, sur les Moyens d'enrichir la langue, sur la Rhétorique, la Poétique, la Tragédie, la Comédie et
VHistoire, des Réponses à une objection faite à ces projets, enfin un Jugement sur les Anciens et sur les Modernes, tels sont les dix chapitres qui composent cette causerie dont Fallure vive, libre et familière rappelle la Lettre aux Pisons* Des sujets si divers ne comportant par la rigueur d'un ordre didactique, lious n'essayerons point de réduire en système des doctrines éparses, des sentiments rapides, des vues fugitives, les digressions d'une plume légère qui suit sa fantaisie, et ne s'assujettit qu'à la logique de l'instinct. Mettre la méthode où elle n'est pas, serait fausser l'impression du lecteur. Bornons-nous donc à dégager, en les discutant, quand l'occasion le commande, les idées principales qu'entraîne ici le courant un peu capricieux d'un entretien aussi éloquent que les dialogues de Gicéron, aussi lin et aussi fluide que les épîtres d'Horace.
Dletioonaire. — Après un mot d'hommage aussi courtois pour M. Dacier que déférent pour l'Académie, Fénelon débute par des formules de politesse un peu froide à l'endroit du Dictionnaire qui c mérite, dit-il, d'être achevé », mais dont il semble révoquer en doute l'autorité : car il laisse entendre que ses services les plus efficaces seront d'offrir, un jour, une sorte de c clef » pour l'intelligence de < tant de bons livres », qui deviendront plus tard aussi difficiles à comprendre que les chroniques de c Yillehardouin et de Joinville >. Il estime en effet que les langues se transforment sans cesse, et n'obéissent pas à d'autres législateurs que Vusage. Enregistrer les arrêts du public, en tant que greffier de l'usage, voilà donc le seul droit qu'il reconnaisse à un tribunal académique. Que ses confrères n'en doutent pas, et se tiennent pour avertis!
Grumnaire. — Il suit de là qu'ils ne sauraient avoir la prétention de < fixer une langue vivante » par des règles définitives. Tout au plus peuvent-ils se permettre l'espérance de « diminuer les changements capricieux par lesquels la mode règne sur les termes comme sur les habits » . Or, pour y réussir c peut-être » il faut, non pas « un de ces traités trop curieux et trop chargés de principes, qu'un savant risque de composer », mais une grammaire modeste, c simple, courte, claire, facile », sobre d'exceptions, et surtout pratique, c'est-à-dire, vif ant moins à la théorie qu'à l'application.