‹ Études littéraires sue les classiques français des classes supérieures. Refondues, complétées et misés au courant des programmes officiels et des travaux les plus récentsChapitre 217 sur 334 · LETTRE A L' ACADÉMIE I^ LA POÉTIQUE · texte numérisé non relu

LETTRE A L' ACADÉMIE I^ LA POÉTIQUE

tenir les lois, à diriger les délibérations publiques, k rendre les hommes bons et heureux. » C'est ainsi que Fénelon, confondant la rhétorique avec la morale, et l'éloquence avec la conscience, ramène toute sa doctrine à cet axiome : « L'homme digne d'être écouté est celui qui ne se sert de la parole que pour la pensée, et de la pensée que pour la vérité et la vertu ». Or, cette formule, il l'a trouvée toute vive dans son propre cœur. Pour enseigner le secret de l'art, il s'est souvenu de lui-même.

Projet de poétiqae) procès intenté à notre poésie. La simpUeité antique) jn^ements et exemples* — Dans son projet de poétique, nous goûterons aussi l'amour du simple^ <iu vrai, du naturel; maintes sentences courtes et décisives, des analyses émues, des citations appropriées au précepte, une candeur ingénue qui enchante, une littérature aussi variée que profonde, en un mot toutes les séductions qui, mêlant le profit au plaisir, nous font estimer Thonnéte homme. chez le plus exquis des lettrés. Cependant, si le critique ne cesse pas d'être judicieux et aimable, quand il se borne à nous faire confidence de ce que nous appellerons les voluptés intimes de son ihtelli^ gence, ou quand il emprunte à la science du cœur humain les raisons délicates qui justifient ses préférences, il faut avouer que la partie technique de son sujet ne lui a pas également réussi.

Bien que Fénelon ait toujours l'imagination et la sensibilité du poète, la prose seule lui porta bonheur. Or, à voir la façon dont il se plaint ici de notre vers et de son mécanisme, il est vraisemblable qu'il a des raisions personnelles d'en médire, ou qu'en ces questions la compétence pratique lui fait trop défaut. Quand il se montre si rigoureux pour la prosodie française, quand il reproche à notre versification de multiplier d'inutiles obstacles, de rendre t la perfection presque inipossible >, de perdre plus qu'elle ne gagne par les exigences de la rime, et de condamner t les plus estimables à des épithètes forcées >, à une facture t raboteuse ou languissante », la cause de cette humeur chagrine pourra sembler à quelques-uns la rancune secrète d'un bel esprit qui en veut aux servitudes dont il a souffert, et s'en venge, à son insu.

Ce n'est pas que Fénelon prétende t abolir la rime ». Il a trop de goût pour ne pas sentir que c sans elle, notre versification

tomberait > . Il voudrait simplement alléger ces chaiûes qu'alors portaient avec aisance et grâce d*heureux génies qui ne songé* rent point à murmurer. Or cette indulgence qu'il réclame ne serait d'aucun profit pour les élus ; elle deviendrait seulement une tentation fâcheuse pour ces improvisateurs médiocres dont il faudrait décourager l'impuissance^ comme fit Malherbe, au lieu de l'enhardir par la suppression de salutaires entraves.

Il est moins paradoxal lorsqu'au fait valoir les avantages de Vinversion, et censure l'uniformité d'un ordre trop scrupuleux « qui exclut toute suspension de L'esprit, toute surprise, toute variété, souvent même toute magnifique cadence ». Mais ici encore, il oublie trop le caractère d'une langue avant tout analytique, qui préfère à tout cette construction descendante, qu'il définit d'ailleurs si joliment, tout en la critiquant, quand il dit : « On voit toujours venir d'abord un nominatif substantif qui mène èon adjectif comme par la main ; son verbe ne manque pas de marcher derrière, suivi d'un adverbe qui ne souffre rien entré deux ; et le régime appelle aussitôt lin accusatif qui ne peut jamais se déplacer >. Qu'y faire? Plus on descend le cours de notre littérature, depuis ses origines, plus on voit la langue (^aise substituer délibérément l'ordre analytique, celui de là raisoU raisonnante, à l'ordre que l'on a appelé pathétique, si cher au grec et au latin, qui est celui de l'imagination et de la sensibilité émues, en faveur de la clarté, la première de ses beautés propres, si bien que Rivarol pourra dire : c La langue française est la seule qui ait une probité attachée à son génie ». Bien imprudentes sont les écoles littéraires qui prétendent tou* cher à cela ! Disons toutefois que, dans le domaine de la Versification, l'école romantique a tenté, non saris succès, certaines réformes indiquées par Fénelon, plus d'un siècle auparavant. Pourvu qu'on respecte les lois du rythme et de l'harmonie, on peut donc faire bon accueil aux conseils qu'il donne, à propos dé la coupe, du rejet et de l'enjambement.

Dans le procès qu'il intente aux contraintes de la poésie française, il est évidemment dominé par le radieux souvenir des Anciens, auxquels il envie les ressources de Vaccènt, la durée variable des syllabes, la facilité du tour, le son musical des désinences, les mouvements passionnés, en un mot tous les

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