LETTRE A L' ACADÉMIE : POÈTES ANCIENS ET MODERNES
bénéfices de la synthèse et des flexions grammaticales. Aussi est-ce encore à Técole dé Rome et d'Athènes qu'il demande ici la leçon du précepte et de l'exemple. De là découle, comme d'une source inépuisable, tout un choix de citations qui échappent à son cœur plus qu'à sa mémoire. C'est sa façon d'enseigner : il ne discute pas, il ne dogmatise jamais; il se souvient et admire, avec l'accent persuasif et la bienveillante sérénité d'un patriarche, d'un Nestor qui s'oublie en d'intarissables réminiscences. *
Or, parmi tant de beautés chères à son imagination, il va surtout aux plUs naïves, aux plus aimables. Ce dernier mot qui sans cesse lui revient aux lèvres est ici la confidence de son génie même. Combien d'aveux involontaires semblent en effet trahir l'idéal qu'il recherche partout, parce qu'ille rencontre en, soi! Voici quelques-unes de ces notes si vibrantes qu'on croit l'entendre lui-même : c Le goût exquis craint le trop en tout,.,, — Je veux un sublime si familier, si doux et si simple, que chacun, soit tenté de croire qu'il l'aurait trouvé sans peine.... — Ohl qu'il y a de grandeur à se rabaisser ainsi, pour se proportionner à tout ce que l'on peint!... — Il faut que l'auteur s'oublie, et me permette de l'oublier.... — C'est le beau simple, aimable et commode que je goûte ». On pressent dès lors quels seront ses modèles favoris. Homère, Térence, Virgile, Horace, Raphaël — car il compare volontiers la poésie aux arts, et c'est encore une de ses fécondes nouveautés, après Molière et Perrault -^, voilà ses délices, voilà ses ravissements, . dont l'émiotion est, à elle seule, la plus éloquente des poétiques.
Quant aux Modernes, ils ne figurent dans ce tableau que pour faire ombre. Quelques phrases sèches lui suffisent à résumer l'histoire de la poésie française. Il se borne à citer deux noms : c Personne, dit-il, n a fait de plus beaux vers que Malherbe ^ mais combien en a-t-il fait qui ne sont pas dignes de lui ! i Plus loin, il ajoute, non sans une injustice aujourd'hui prouvée * : € Ronsard parle grec en français. Il avait forcé notre langue par des inversions trop hardies, et obscures. Cet excès choquant
1. Voir, sur l'état actuel de cette vieille querelle, Eugène Lintilhac, Précis historique et critique de la littérature française^t. I, 2« éd., p. 189sqq.,203sqq. Paris, André-Guédon).
nous a. jetés dans Textrémité opposée. » De ceux qui précédèrent, de ceux qui suivirent, pas un mot. Franchement, c'est un peu court!
La TmgéiHè. Serapnles d'an prélat* Corneille et Eacliie,
— Ce silence, Tart dramatique lui offrait Toccasion de le réparer. Mais à rembarras d'un prélat iqui va dire son avis sur le théâtre, on prévoit dès Tabord qu'il ne peut se montrer indulgent pour des divertissements trop mondains qui furent toujours suspects à l'Église, et que Bossuet avait cru. devoir foudrojer dans sa lettre au père Gaffaro. 11 y a pourtant une distance entre ces anathèmes presque cruels et les censures mitigées de Fénelon qui, partagé entre ses goûts classiques et ses scrupules ecclésiastiques, ne cesse pas d'aimer les poètes qu-il a l'air de proscrire, un peu, ce nous semble, par tradition, él comme par acquit de conscience: t Loin de vouloir qu'on perfectionne de tels speclaclesy je ressen«y dit-il, une véritable joie dé ce qu'ils sont chez nous imparfaits en leur genre. > Ce Sourire qui n'a rien de méchant, et ces plaisanteries enjouées qu'il fait sur des « héros fades> et doucereux qui veulent mourir en se portant bien >, nous prouvent qu'il ne redoute guère la contagion < d^un poison dont la faiblesse diminue le mal >. Mais on s'aperçoit aussi très vite que les Modernes vont être plus que jamais sacrifiés aux Anciens, chez lesquels la tragédie c était complètement indépendante de l'amour profane », comme Fénelon l'affirme d'une manière trop absolue, témoin Antigone et Médée notamment.
Ici donc se trahit encore l'intention peu déguisée d'un parallèle qui ne tourne point à notre avantage : car il ne cite le nom de Corneille que pour préférer à son Œdipe celui de Sophocle, pour se moquer des stances où le Cid fait des antithèses affectées et pompeuses j pour accuser le vieil Horace d'avoir compromis un mot sublime par un vers médiocre, enfin pour condamner l'emphase d'Auguste^ au nom de Suétone et c de sa modeste simplicité ». Bref, il termine en disant que € si les Romains étaient des hommes hautains par leurs sentiments,... ils n'ont aucune ressemblance avec les héros bouffis et empesés ».
Dans ces critiques exagérées, et que n'atténue pas le moindre
LETTRE A L'AGâDÉMIE : LA TRAGÉDIE; LA COMÉDIE. Hï
éloge, «ignaJons aussi le désaccord de deux: esprits peu compatibles, :paroe qu'ils n'ont point le même idéal : car Tun vise toujours à rhéroïsme, et en pousse parfois la peinture jusqu'à étonner notre faiUesse, tandis que l'autre, tout uni, tout simple, exagérait plutôt le naturel jusqu'à l'abandon. De là la rigueur d'un arrêt qui se réfute par son exoès même.
Le tempérament de Fénelon devait le rendre plus sympathique à Racine, c qui a fort étudié l'antiquité ». Mais, en dépit de certaines affinités de: nature, il n'en parle: cependant que pour donner la palme à VHippolyte grec sur la Phèdre française, et mettre l'invraisemblable récit de Théramène au-dessous des plaintes entrecoupées de Philoelète, San^ discuter ce blâme, nous estimons que le peintre d'Eucharis et de Télémaque devait être phis indulgent pour, les : amours d'Hippolyte :et d'Aricie. Remarquons aussi qu'il hii convenait de juger avec moins d'irrévérence une narration épique, un peu longue sans doute, mais autorisée par l'exemple constant des Anciens euxmêmes, et qui ne laisse pas de produire un bel effet à la scène. Mais les prélats n'allaient plus au théâtre. Eh somme,. Fénelon traite mal notre scène, parce qu'il fait ici de la polémique sans le savoir. ,
La comédie. Plante. Tërenee. Molière. — Voilà ce que prouvent encore ses réflexions sur la comédie. Sans prescrire aucune règle à ce genre, auquel il fut d'ailleurs plus étranger qu'à tout* autre, il s'étend complaisamment sur. Yinimitable naivclé de Térenœ, dont le c dramatique ingénu > devait lui être singulièrement agréable par son élégance et son atticisme. Il se reconnaît en ce modèle, et l'oppose soit à Plante, chez lequel la force comique lui parait une « basse plaisanterie », soit à Molière, qu'il admire pourtant, malgré lui, car il l'appelle
< un grand auteur qui trouva un chemin tout nouveau », et loue la < variété de ses sujets », la puissance de sa conception, et la profondeur de ses peintures. Mais aussitôt viennent ces restrictions qui portent sur le fond comme sur la forme, et auxquelles nous avons eu l'occasion de répondre, en parlant de Molière :
< S'il pense bien, il parle souvent mal », surtout en vers; « la multitude de ses métaphores approche du galimatias » ; c l'Avare est moins mal écnt que ses pièces en vers;... il a mieux réussi
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dans V Amphitryon, où il a pris la liberté de faire des vers irréguliefs. Pour plaire à la foule, « il outre les caractères » ; enfin, ce qui est plus grave, « il prête un tour gracieux au vice, avec une austérité ridicule et odieuse à la vertu >. Voilà surtout ce que Fènelon « ne pardonne pas > a Fauteur du Tartuffe et du Misanthrope. Or si, comparé aux violences de Bossuet, ce sentiment nous semble presque modéré, nous regretterons pourtant les duretés qu'il contient. Mais Fénelon est encore ici plus excu* sable que Boileau disant de son ami :
Dans ce sac ridicule où Scapîn s*enveloppe Je ne reconnais plus Tauteur du Misanthrope*
Projet d'un traité sar riil»toire. Le ehoix, l« erlllqne, Im vérité des mœurs et da eostnme. — En revanche, nous n^avons qu'à souscrire à la plupart des idées contenues dans le chapitre suivant. Si, comme Lucien, Fénelon confond trop l'impartialité avec l'impassibilité, s'il force une maxime juste au fond, quand il conseille à l'historien de c n'être d'aucun pays », il est excellent lorsqu'il lui recommande de fuir la vaine science, c les minuties, les faits vagues, les dates stériles, la superslitieiise exactitude des compilateurs >, d'entrer d'abord € dans le fond des choses, d'en découvrir les liaisons », d'embrasser l'ensemble d'un sujet, t de tirer d'une seule source tous les principaux événements », de placer son tableau dans un jour avantageux », et de se hâter vers le dénoûment.
Pour ce qui est du style, ses préceptes n'ont pas moins de portée. On dirait qu'il prévoit l'art de Voltaire, quand il loue dans les Commentaires de César la beauté d'une forme toute nue, selon le mot de Cicéron (nudi enim sunt, recti et venusti), avec lequel il redit : Nihil est, in historié, puni et illtistri brevitate dulcius (En histoire, rien de plus doux qu'une éclatante et pure brièveté!
Mais il faut lui savoir gré surtout des vues qiie lui inspire la nécessité de ce qu'il appelle il costume, c'est-à-dire la vérité de la couleur — le costume, comme on a tenté de dire après lui, pour user d'un mot dont le besoin se fait sentir en ce sens, et qui n'a pas encore réussi à s'imposer. Il est le premier qui, chez nous,
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se soit douté du ridicule qu'il y avait à étouffer la vie de nos annales sous le vernis d'une fausse rhétorique, par exemple « à représenter Clovis environné d'une cour polie, galante et magnifique >. Il veut donc que « l'on sache exactement la forme du gouvernement ou le détail des mœurs », et qu'ainsi l'on puisse ranimer la poussière des morts. Traçant même une rapide esquisse des changements opérés dans notre nation, il ouvre la voie aux maîtres qui plus tard sauront transformer la science en poésie, et ressusciter les ffénéi*ations éteintes. Non, Augustin ' Thierry ou Michelet n'auraient pas mieux dit sur la matière.
Mais c'est encore aux Anciens qu'il a recours pour encourager leurs émules; et si, parmi les Modernes, il cite en passant Froîssart, d'Ossat et d'Avila, il se tait sur Villehardouin, Joinville et Commynes.
Les Anciens et les Modernes, Préeaallons oratoires • Préférences secrètes pour Fantiqalté» mais voilées par des faux-fuyants. Fénelon se dérobe an lien de condore. L'ami de tout le monde. — Après un mot de réponse sur une objection faite à ces divers projets — laquelle sera que l'Académie ne saurait adopter en entier les ouvrages y relatifs qu'on lui apporterait, à quoi Fénelon répond que les auteurs trouveraient leur récompense dans la publication d'un journal des observations de l'Académie sur leurs œuvres, — il arrive enfin au chapitre délicat entre tous. Ici son attitude devient plus indécise. Sachant que le public l'attend à ce défilé dangereux il va se dérober par des faux-fuyants, et nous allons avoir le spectacle d'un habile qui excelle à sous-en tendre ses sentiments vrais.
Il commence par déclarer qu'il s'agit là d'une iriatière où chacun est libi^e de suivre ses idées : ce qui réduit du coup une question de principes à la mesure changeante des goûts individuels. Il affirme que cette guerre civile ne l'alarme point, pour peu qu'elle se renferme dans l'Académie, où elle ne manquera pas d'être « douce, polie et modérée ». Ce compliment, qui cache un conseil détourné, est accompagné de concessions généreuses. Souhaitant, non sans une nuance d'ironie, que € les Modernes surpassent les Anciens >, il accorde qu'il y
aurait < de reatélement à juger d'un ouvrage par sa date », et que les Modernes ont raison de vouloir vaincre les Latins et les Grecs, pourvu toutefois que cette rivalité « ne se tourne pas en mépris », mais en une étude féconde, qai c profitera de tout ce qu^ils ont d*exquis ». Il est c charmé * de cette ambition; et, pour l'encourager, il.t ne craint pas de dire » que parmi les maîtres antiques les plits parfaits ont des imperfections, comme le prouvent les chœurs tragiques < souvent insipides ou vagues », les froides plaisanteries de Gicéron vaniteux, jusqu'au ridicule ou violent jusqu'à la trivialité, telle ode (L IV, od. m) ou telle satire (1. I, sat. vu) d'Horace, dont les longueurs nous. feraient < bâiller » si ,on ignorait le nom du poète.
Il ajoute que la religion des païens est un « monstrueux tissu de fables » aussi absurdes que les c contes des fées ». Leur philosophie ne vaut guère mieux, t Elle n'a rien que de vain et de superstitieux », témoin Platon qui c fait raisonner faibleme;it Socrate sur l'immortalité de l'âme ji, témoin Virgile et ses Champs JÈlysées dont il se moque spirituellement. Homère lui-même, il ne l'épargne point; car il confesse que ses héros c ne ressemblent pas à d'honnêtes gens », et que ses dieux n sont fort au-dessous de ses héros ». Enfin il avoue qu' t on se passerait volontiers » d'Ârisiophane, de Plaute> de Sénèque le tragique, de Lucain ei d'Ovide. Bref, c'est toute une hécatombe qu'il immole en l'honneur des contemporains, « qu'on goûte et qu'on admire avec raison ».
Après ces flatteries d'autant plus complaisantes qu'à cette époque tous les grands écrivains du siècle étaient morts, sauf Massillon, lequel n'avait pas encore prononcé son Petit Carême (1718), Fénelon, qui veut tenir un juste milieu entre les opinions extrêmes, n'en revient pas moins aux avantages qui militent en faveur des Anciens, auxquels c nous devons ce que nous avons de meilleur ». Il faut donc, avec Longin, les admirer c jusqu'en leurs négligences » : car ils visaient trop au grand pour s'arrêter à des minuties; et plus leur religion fut grossière, plus il y eut de mérite à t la relever par de belles images ». Moins leurs mœurs étaient polies, plus il nous convient d'être sensibles à la grâce ou à la force de leurs peintures. Blâmer Homère d'avoir été fidèle aux tableaux qu'il eut sous les
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yeiix, ce serait donc < reprocher à MM. Mignard et Rigaud la ressemblance de leurs portraits ».
Puis, partant de là pour s'abandonner aux rêves d'une imagination riante, le législateur de Salente oppose Vaimable simplir eité du monde naissant k notre < luxe ruineux qui est la. perte et Vopprobre de la nation ». Qui ne voudrait être, s'éerie-t-il, le vieillard d'CSlbalie, ou habiter les jardins d'Alcinoûs? Les occupations de Nauâicaa ne sont-elles pas < plus estimables que le jeu et les intrigues des femmes de notre temps? Et Tort ose mépriser Homère, pour n'avoir pas peint par avance ces tnœurû monstrueuses, pendant que le monde était encore assez heureux pour les ignorer !»
En éludant ainsi la question littéraire pour dévier vers la morale, il se dispense de formuler un arrêt embarrassant; mais ses prédilections n'en éclatent pas moins là encore, m fût-ce que dans V € espèce d'apologue » où il compare les caprices, la barbarie et les c vains raffinements » de l'archir tecture gothique à la simplicité de ces édifices grecs, c où toutes les pièces nécessaires se tournent en grâce par leurs propor*^ tions ». Observons au passage que la façade du Louvre, construite dans ' le style prétendu grec, était l'œuvre du frère de Perrault, l'adversaire des Anciens, qui en avait même eu la première idée. Ici donc, Fénelon flatte toute la famille:
Voilà son dernier mot; mais à peine l'a-t-il laissé devjner, qu'il se rétracte, ou du moins se récuse ainsi : t Je n'ai garde de vouloir juger, en parlant de la sorte ». Au moment de conclure, il s'évade donc par cette porte dérobée : « Je croirais m'égarer au delà de mes bornes, si je me mêlais de décerner le prix » ; et une citation latine favorise sa retraite :
Non nostrum inter vos tantas componere litea; Et vitula tu dignus, et hic,.,,
(11 ne m'appartient pas de trancher entre vous tel procès : Tu es digne de la génisse, et toi aussi.)
Ces deux vers bucoliques de Virgile, qui partagent la couronne, résument bien ce dernier chapitre, mais non l'ouvrage tout entier. Dans cet art de pondérer les arguments il y a plus
de politesse que de conviction. Pour expliquer toute cette diplomatie, il faut se rappeler que, dans le courant de Tannée précédente, le traducteur de Tlliade, Tacadémicien La Motte, venait d'échanger avec Féqelon une série de lettres relatives aux Anciens. Très obséquieuse d'un côté, très complimenteuse de l'autre, mais non sans des restrictions polies que la vanité du poète ne voulut pas comprendre, cette correspondance impo* sait à un confrère l'apparente neutralité de Philinte. Pris pour confident, il se crut donc obligé par ces relations à garder jusqu'à la fln l'attitude d'un témoin désintéressé plus que d'un juge. L'aménité de son caractère relâchant la fermeté de son esprit, il s'avança entre les deux camps — selon la jolie et ironique remarque d'Hippolyte Rigault, l'Homère de cette fameuse querelle, — une branche d'olivier dans la main. Oui, sa devise fut un peu celle de Sosie : Ami de tout le monde ; et il perdit en autorité ce qu'il gagnait en séduction. Mais nous ne serons pas aussi naïfs que La Motte, qui, dans ces ménagements, vit un assentiment, et nous conclurons qu'en dépit des contradictions qui proviennent d'une tolérance courtoise et d'une situation gênante, Fénelon n'en est pas moins, comme nous l'avons dit et maintes fois constaté, le champion de l'antiquité. La vérité sur la querelle des Anciens et des Modernes est partout dans la Lettre à V Académie, mais, comme dit M. Despois, il faut l'en tirer.
PORTRAIT BIOGRAPHIQUE
Débats pénibles et obscurs. — Il est désormais établi que Jean de la Bruyère, fils d'un contrôleur des rentes et d'Elisabeth Hamonin, fut baptisé, le 17 août 1645, dans Téglise de Saint- Christophe, en la Cité. Il était né probablement la veille. 11 faut donc restituer à Paris Thonneur attribué longtemps à Doyrdan, ou à quelque village voisin. 11 appartenait à unç famille d'anciens ligueurs, et il parait qu'il fut élevé à la congrégation de l'Oratoire ; mais, tout en passant par lès écoles, il dut connaître de près la campagne et la province, comme l'atteste d'un côté sa sympathie compatissante pour les misères du paysan, de l'autre sa description de la < petite ville > dont la physionomie est si expressive. Il étudia le droit, et eut le titre d'avocat au Parlement; mais, abandonnant le barreau à vingthuit ans, il acheta, le 23 décembre 1673, l'office de trésorier des finances dans la généralité (circonscription financière) de Caen, sans être assujetti à la résidence : car les honoraires d'une charge qui lui rapportait deux mille trois cent quarantehuit livres, lui permirent de vivrç à Paris dans une studieuse indépendance qui convenait à ses goûts. Il ne résigna cette sinécure qu'en 1687, et attendit cette époque pour exercer sa malignité contre les gens de finance. On conjecture qu'il essuya des revers de fortune vers l'époque où un contemporain, un de ses détracteurs, Bonaventure d'Argonne, le représente habitant t une chambre proche du ciel, séparée en deux par une légère tapis-
série que le vent soulevait y, à Tarrivée des visiteurs ouvrant la porte de cette mansarde. Toujours est-il — du moins si ron en juge par certains accents du chapitre sur le mérite personnel — qu'il nMgnora pas Vhorrible peine de se faire jour. Ce fut sans doute alors que, sacrifiant sa chère liberté, il consentit, en 1680, sur la recommandation de Bossuet, h entrer dans la maison du grand duc de Coudé, pour y enseigner Fhistoire à son petit-fils, le duc de Bourbon, élève peu digne d'un tel maître, mais intelligent, et qui conserva toute sa vie, dit Saint-Simon, c les restes d'une excellente éducation ».
L'événement qui déeide de son nénie^ Oeemslon de son livre. — Cet emploi fut pour sa destinée un événement décisif : c Qu'aurait-il été, se demande Sainte-Beuve, sans ce jour inattendu qui lui fût ouvert sur le grand monde, sans cette place de coin qu'il occupa dans une première loge au spectacle de la vie humaine et de la haute comédie de son temps? 11 eût été comme iin chasseur à qui manque .le gros gibier, et qui ea est réduit à se contenter d'un pauvre lièvre rencontré en plaine. * Au peintre, il faut en eiïet des modèles; or dans cette oour princière, dont les fêtes rivalisaient avec Versailles» il put observer à loisir la fleur des originaux les plus huppés, toutû une collection qui vint, sans le savoir, s'offrir d'elle-même à ses pinceaux. Un habile aurait pu profiter de cette situation pour des- visées ambitieuses, tenter un rôle, et servir sa fortune, comme Chaulieu chez les Vendôme; Malézieux, à Sceaux, chez la princesse du Maine; ou Gourville, cet ancien laquais^ devenu successivement la créature de Colbert, le factotum de. Condé^ qui eut l'honneur insigne de faire la partie du roi, et celui plus durable de nous laisser des mémoires supérieurement écrits. Mais La Bruyère, vrai philosophe d'une âme fière et d'un cœur élevé, ne voulut être que témoin, que moraliste^ pour son plaisir et celui du public. C'était retrouver l'indépen-' dance.
A l'attrait d'une curiosité qui éveilla sa vocation s*ajdulaib pour lui l'avantage de la sécurité : car un talent qui allait s'essayer en un sujet plein de périls avait besoin de se sentir pro* tégé par un asile inexpugnable aux inimitiés du dehors.
Outre qu'un tel patronage le mit à couvert, le plus vif dea