‹ Études littéraires sue les classiques français des classes supérieures. Refondues, complétées et misés au courant des programmes officiels et des travaux les plus récentsChapitre 220 sur 334 · I. — L'homme · texte numérisé non relu

I. — L'homme

Son indépendftiice et sa réserve dans nne condition assujettie. — On le voit par la notice précédente, peu d'écrivains furent à la fois plus célèbres et moins connus que La

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Bruyère. Sa vie est renfermée presque tout entière dans son livre. Or, puisque le caractère de Thomme est la meilleure garantie du moraliste, interrogeons d'abord ses confidences involontaires, pour esquisser les principaux traits de sa physionomie. Nous étudierons ensuite son œuvre, son art.

Une honorable domesticité dans une famille voisine du trône, tel avait été le terme de sa fortune. Il y était soumis à une dépendance nécessaire, près de ces deux princes, dont l'un, le père de son élève, t tenait tout dans le tremblement », dont l'autre n'épargnait pas même à ses amis t des insultes grossières et des plaisanteries cruelles », au témoignage de Saint- Simon. Ainsi, un jour, Santeuil reçut, en pleine table, un soufflet de Mme la duchesse, suivi, pour le calmer, d'un verre d'eau jeté à la figure. Il se contenta de chanter en vers latins cette colère d'une déesse contre un favori des Muses. La légende veut même qu'il soit mort à la suite d'une plaisanterie de M. le duc qui lui aurait fait boire du tabac versé dans un verre de Champagne. Dans cette maison hautaine, celui qui écrivait à Bussy, selon la formule du temps, les Altesses à qui je suis, n'oublia jamais ce qu'il devait à ses maîtres, mais il rie permit pas davantage à personne d'oublier ce qu'on lui devait à lui-même. Évitant donc une familiarité qui lui eût été rendue en mépris, il se retrancha t dans un sérieux » qui força le respect. € On me l'a dépeint, dit l'abbé d'Olivet, comme un philosophe qui ne songeait qu'à vivre tranquille avec des amis et des livres, faisant un bon choix des uns et des autres, ne cher* chant ni ne fuyant le plaisir, toujours disposé à une joie modeste, ingénieux à la faire naitre, poli dans ses manières, sage dans ses discours, et craignant toute sorte d'ambition, même celle de montrer de l'esprit. » Ce dernier mot est peut-être de trop ; mais il est du moins certain que, soucieux de sa dignité, cet honnête homme, instruit des faiblesses de l'amour* propre, sut toujours s'en défendre, pour rester maître de soi. ;

Son désintéressement. — Son désintéressement égala sa réserve, t car il se contentait, dit Saint-Simon, d'une pension de mille écus faite par M. le duc, et ne chercha pas a tirer parti de son livre ». Maupertuis raconte que La Bruyère, encore inconnu, venait journellement s'asseoir dans la boutique d'un

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libraire de la rue SainWacques, nommé Michallèt, pour y feuilleter les nouveautés, — comme on disait alors en parlant des livres—. La fille du libraire était une gentille enfant qu'il avait prise en amitié. Or, un jour, tirant de sa poche un manuscrit, il dit au père : c Voulez-vous imprimer cela? Je ne sais si vous y trouverez votre compte; mais, en cas de succès, le produit sera pour ma petite amie. » Quelques années atprès, l'ouvrage avait rapporté deux ou trois cent mille francs; et, plus tard, Mlle Michallèt épousait un homme de finance, nommé Jolly, qui, devenu fermier général, n'en resta pas moins honnête. Cette anecdote a d'autant plus de prix qu'à sa mort, le donateur de la dot ne possédait que le tiers d'un petit bien situé à Sceaux, et estinié à quatre mille francs.

Ajoutons que sa fierté, presque ombrageuse — jointe à la conscience des traits décochés obliquement à plus d'un de ses futurs électeurs, —n'avait pas voulu s'astreindre aux démarches exigées des candidats à l'Académie. Ce fut un de ses amis, Pontchartrain, qui s'employa vivement pour lui, mais à son insu. Groyons-en son discours où il put dire, sans être démenti : t II a'y a ni poste, ni crédit, ni richesses, ni titres, ni autorité^ ni faveur, messieurs, qui aient pu vous plier à faire ce choix ; je n'ai, rien de toutes ces choses : tout me manque. Un ouvrage qui a quelque succès, et dont les fausses, je dis les fausses, et malignes, applications pourraient me nuire auprès de personnes moins éclairées et moins équitables que vous, a été toute la médiation que j'ai employée, et que vous avez reçue. >

Sa sensibilité contenue. — Sous cette discrétion 's'entrevoit une sensibilité qui nous touche. L'illustre ami de La Boétie que nous avons étudié plus haut, n'eût-il pas envié ces pensées : « Quelque désintéressement qu'on ait à l'égard de ceux qu'on aime, il faut parfois se contraindre pour eux, et avoir la générosité de recevoir; — Celui-là peut prendre qui goûte un plaisir aussi délicat à recevoir, que son ami en sent à lui donner > ? Daiiti s^on chapitre sur le Cœur, se rencontre encore plus d'un aveu i'urtlf qui nous charme ainsi par une émotion qu'on sent d'antiuU plus profonde que la manifestation en est plus rare.

Lu blessure d'nneftme fièi*e; sa revanche. — Mais cette .^oi' il i alité contenue recouvre certain accent amer qui trahit en

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son livre comme une blessure sécrète. Quelles sont donc les sources de l'humeur chagrine qui le fit satirique? Serait-ce la souffrance de ces débuts lenls et difficiles qu'il lui fallut traverser avant l'heure où, longtemps obscur, il paësa subitement à la pleine lumière? Oui, La Bruyère eut le droit de dire.; f Personne presqne ne s'avise par lui-même du mérite des autres )i ; et il est manifeste qu'il garde rancune aux indifférents ou aux maladroits qui ne l'ont ni apprécié, ni deviné. Pauvre, pensionné par un Grand commensal d'une Altesse, sans nom'; sans crédit, simple précepteur et homme.de lettres, dans. un monde qui considérait peu l'esprit, et. traitait en somme les écrivains avec une hauteur humiliante, il dut sentir plus d'une fois la gêne de cette condition subalterne; et les témoignage» en éclatent de toutes parts. Ecoutez : c Je ne sais,. dites-vous avec uif air froid et dédaigneux, Philinte a du mérite, de l'agré-; ment, de l'exactitude sur son devoir, de la fidélité et de l'attàr chement pour son maître, et il ne plaît pas, il n'est pas consi-^ déré. — Expliquez-vous. Esb-ce Philinte ou le Grand quç vous, condamnez? » — t II est savant, dit un politique, il es t. donc incapable d'affaires. Je ne lui confierais pas l'état de ma garde-: robe», et il a raison. Ossat, Ximenès, Richelieu étaient savants. Etaient-ils habiles? Ont-ils passé pour de bons, ministres! » -m c II sait le grec, continue l'homme d'État; c'est un grimaud, c'est un philosophe. » Les Bignon, les Lamoignon étaient de purs grimauds. Qui peut en douter? Ils savaient le grec! » -r A ce ton de sarcasme douloty^ux — amère contre-partie de l'accueil fait à Vadius chez les Femmes savantes, — qui ne reconnaît une ^rancune? Si vous en doutez, lisez encore cette plainte : c Ghryr, santé, homme opulent et impertinent, ne peut pas être vu avec» Eugène, homme de mérite, mais pauvre. Il croirait en être déshonoré. Eugène est pour Ghry santé dans les mêmes dispositions; ils ne courent pas risque de se heurter. > Dans ce dédain rendu au centuple, n'y a-t-il pas une revanche contre les insolences du privilège, de la naissance et de la fortune, contre ces. orgueilleux qui, pour avoir titre ou équipage, toisaient de haut le talent perdu dans l'ombre, mais ayant conscience de sa valeur? . Certaines saillies nous autoriseraient même à croire que, témoin de la comédie jouée par les élus de la faveur, il fut

peut-être tenté de s'écrier un jour : « Pourquoi donc n'entreraisje pas en scène, aussi moi? > N'a-t-il pas maintes fois raillé les gens à courte vue qui. s'imaginent qu'un talent en exclut un autre? Mais, toute réflexion faite, il s'abstint, et finit par se dire,, comme Montesquieu : Le mérite console de tout.

N'exagérons donc, pas l'âpreté de ses griefs. Ils n'allèrent jamais jusqu'à la noire misanthropie de Rousseau. C'était à Jean-Jacques qu'était réservé le périlleux honneur de représenter l'esprit plébéien dans la haute littérature. Sans doute, La Bruyère sent et exprime vivement ce qu'il y a de contraire à la justice dans un ordre social où il n'est pas à son rang. Il lut arrive même d'écrire : t Le peuple n'a guère d'esprit, et les grands n'ont point d'âme. Celui-ci a un bon fond et n'a point de dehors;. ceux-là n'ont que des dehors et une simple superficie. iFaut-ir opter? je ne balance pas, je veux être peuple. »> Mais ces échappées, qui devancent les temps où l'oppression produira la révolte, ne l'empêchent pas d'appartenir à son siècle par la foi monarchique et religieuse. Tandis que son goût le .porte à la censure, son habitude l'incline au respect de la hiérarchie à laquelle il obéit par devoir. Les inégalités qui choquent l'instinct de sa raison ne l'aigrissent donc pas jusqu'à ea faire un réformateur, un utopiste, un révolté. L'ami de Bossuet reste sujet docile, et chrétien sincère. Certes il s'attendrit avecune sorte de colère poignante sur la condition du laboureur :: c On voit certains animaux farouches, des mâles et des femelles répandus par la campagne, noirs, livijies, et tout brûlés du soleil, attachés à la terre qu'ils fouillent et remuent avec une opiniâtreté invincible. Ils ont comme une voix articulée; et, quand ils se lèvent sur leurs pieds, ils montrent une face humaine, et, en effet, ils 'sont des hommes. Ils se retirent, la nuit, dans des tanières où ils vivent de pain noir, d'eau et de racines. Us épargnent aux autres hommes la peine de semer, de labourer, de recueillir pour vivre, et méritent ainsi de ne pas manquer de ce pain qu'ils ont semé >. Mais cet accès d'âpre indignation ne va pas au delà de cette protestation éloquente, et il ignora toujours cette jalousie et cette haine vindicative qui, dans l'âge suivant, seront le poison d'une philanthropie un peu trop déclamatoire. .

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