‹ Études littéraires sue les classiques français des classes supérieures. Refondues, complétées et misés au courant des programmes officiels et des travaux les plus récentsChapitre 221 sur 334 · II. — Le moraliste · texte numérisé non relu

II. — Le moraliste

nisAathropie ibi satirique* — Pourtant ne demandons pas une philosophie sereine à celui qui a dit : « Il faut rire avant d*être heureux, de peur de mourir sans avoir ri ». Non; il aura dés émotions extrêmes, de la véhémence, de l'ironie, un pessimisme qui en veut à l'espèce humaine et à son temps. En un mot, il est satirique. , '

N'oublions pas, en effet, que La Bruyère intitula son livre les Caractères ou les Mœurs de ce siècle. Ce titre seul nous avertit que des portraits sont là, si ressemblants que l'histoire- contemporaine on est souvent l'indispensable commentaire. Pau? exemple, quand il écrit : t Qui considérera que le visage du prince fait toute la félicité du courtisan, qu'il s'occupe et se remplit toute sa vie de le voir et d'en être vu, comprendra un peu comment voir Dieu peut faire toute la gloire et la félicité des saints », ne vous hâtez pas de traiter cette phrase d'hyperbole. Le maréchal de Villeroy ne s'écriait-il pas : c Le roi me traite avec une bonté oui me rappelle à la vie; je commence à voir les cieux ouverts; il m'a accordé une audience »? Le duc > de Richelieu allait encore plus loin lorsqu'il disait : c Je prie le roi à genoux qu'il me permette d'aller lui faire quelquefois ma cour; car j'aime autant mourir que d'être deux mois sans le voir ». Saint-Simon, Dangeau, Mme de Sévigné, Bussy-Rabutin sont donc autant d'autorités qui garantissent la parole du moraliste choisissant pour principal observatoire cet étroit espace qui s'appelle la Cour, ce point du globe qu'il place t à quarante-huit degrés d'élévation du pôle, et à plus de onze cents lieues de mer des Iroquois et des Hiirons ».

A*t*ll fait des portraits contemporains ? — Seulement, ce peintre fidèle ne nomme pas ses victimes, comme fît Boileau. Il laisse au public le plaisir de les reconnaître; car il le sait assez habile pour que les noms viennent s'inscrire d'eux-mêmes au bas du portrait. C'est ce qu'indiquent ses protestations contre les clefs qui prétendaient révéler les sous-entendus de sa discrétion redoutable : c Si j'avais voulu mettre les vrais noms à ces peintures, je me serais épargné, dit-il, le ta*avail d'em-

prunter des noms à Thistoire ancienne, d'employer des lettres initiales qui n'ont qu'une signification vaine et incertaine, de trouver enfin mille tours et mille faux-fuyants pour dépayser ceux qui me lisent, et les dégoûter des applications. » Se. justifier ainsi, c'est avouer ce que l'on nie; et la preuve en est que, malgré leurs contradictions de détail, ces clefs diverses se rencontrent souvent sur les personnages les plus connus de là cour et de la ville. Sans accepter toutes ces conjectures^ et en les réduisant au certain ou au probable, on ne saurait donc con^ tester que La Bruyère ranime sous nos yeux tous les originaux d'une société disparue.

Mais, comme il n'en résulte pour nous qu'un intérêt histarique, cette exactitude n'est pas aujourd'hui ce qui importe le plus ; et il ne serait point un maître si, sous ces costumes d'autrefois, il n'avait aussi représenté l'homme lui-même, en des types permanents qui, depuis, n'ont pas cessé de vivre parmi nous, et près de nous. Il nous apprend donc à nous mieux connaître.

Il est moraliste llltér«Ceiir. -— A ce titré, il compte dans l'élite de nos moralistes, mais il s'en distingue par des traits personnels. Il ne fut pas, en effet, conime Pascal, La Rochefoucauld jet Yauvenargues, de ceux qui veulent ou peuvent i remonter aux principes des sentiments primitifs par lesquels s'explique le secret de notre nature. Ils sont rares chez lui ces mots qui éclairent les profondeurs de râme^, ou montrent les ressorts habituels de nos actions. Peu faite pour les vues d'ensemble, sa curiosité n'ouvre pas de voies nouvelles, mais s'ap^ plique de préférence aux formes individuelles de la passion, aux cas particuliers d'humeur et de caractère, à leurs combinaisons, à leurs effets, et aux variétés produites dans les mœurs par les différences d'état ou de profession. Son esprit d'observatioft s'exerce donc avec entrain sur les vérités de détail ; il a l'intuition de la réalité vive, il est physionomiste ; c'est par le dehors qu'il atteint l'être moral, et dans l'accidentel qu'il surprend le définitif. En cela, il est incomparable; et, si d'autres le surpassent par la puissance ou l'autorité de la doctrine, nul n'a le sens plus fin, plus délié, nous ajouterons plus raisonnable : car ce chrétien sans raideur, et ce philosophe sans morgue,

l'artiste' et l'écrivain. 4b9

n'est ni. voluptueusement égoïste comme Montaigne, ni paradoxal comme La Rochefoucauld, ni farouche comme Pascal. Sa vertu ne fait peur à personne. Il est même, avant tout, désireux de nous plaire, et Ton pourrait l'appeler le premier des moralistes littérateurs.

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