‹ Études littéraires sue les classiques français des classes supérieures. Refondues, complétées et misés au courant des programmes officiels et des travaux les plus récentsChapitre 226 sur 334 · CONCLUSION SUR L*HOMME · texte numérisé non relu

CONCLUSION SUR L*HOMME

avaient épuisé ses forces. Vieilli prématurément, il vécut six années encore, et put jouir d'une gloire qui lui vint d'ellemême, sans aucune impatience d'ambition, paisible et sereine comme son génie.

. Nous aimerions à peindre, dans le dadre de sa vie à la fois seigneuriale et agreste, le penseur que nous enviait l'Europe, et dont la bonhomie charma tous ceux qui l'approchèrent. Il y aurait au moins à esquisser le portrait de Tadministrateur économe qui, très avisé en culture comme en politique, mit son point d'honneur à mieux aménager ses domaines, t plutôt pour une certaine idée d'habileté qui lui en reviendrait, que dans l'intention de s'enrichir ». Et puis il veut faire sa fortune par les moyens qu'il a dans les mains, « et non pas par des moyens étrangers, toujours bas ou injustes ». Il sut accroître la valeur de ses vignobles, et, selon son aveu, < profita du succès de ses livres pour assurer celui de ses crus à l'étranger ». L'Angleterre rendit hommage à VEsprit des Lois, en accordant aux vins de l'auteur la dispense du droit d'entrée. Il en use avec ses terres comme il désirait que le pouvoir en usât avec la France. Il ne cesse d'y introduire toutes les améliorations que lui ont enseignées ses nombreux voyages. 11 fait venir de Flandre un trèfle qu'il acclimate en Gironde. Il défriche ses landes et y crée des métairies. Il arrange à l'anglaise le parc de la Brède, pour se consoler de ne pouvoir en faire autant de la Constitution qui régit son pays. Il parait parcimonieux et frugal; mais il est généreux pour ceux qui souffrent : témoin cette famine durant laquelle il fonde à ses frais des greniers de charité, et fait distribuer à ses vassaux plus de cent boisseaux de froment. Autant il est fier avec les puissants, autant il se montre affable avec ses inférieurs. On peut rencontrer M. le président à mortier dans ses vigneâ, coiffé d'un bonnet de coton blanc, un échalas sur l'épaule. Ce stoïcien auquel on reproche de n'avoir pas le cœur assez chaud répand partout. des bienfaits que révèle seule, malgré lui, la reconnaissance de ses obligés. Bref, il est aussi grand de près que de loin, et sa bonté vaut sa raison.

Il avait l'instinct de sa fin prochaine, et l'envisageait sans trouble. Presque aveugle, il parlait gaiement de sa cataracte : < Mon Fabius Maximus, M. Gendron, écrivait-il, me dit qu'elle

est de bonne qualité, et qu'on ouvrira le volet de la fenêtre >« Puis il ajoutait avec mélancolie : c II me semble que ce qu'il me reste encore de lumière n'est que Taurore du jour où mes yeux se fermeront pour jamais ».

Ce pressentiment n'était que trop vrai. Car, le 10 février 1755, il s'éteignit doucement, à Paris, où il venait chaque année passer quelques mois, dans son appartement de la rue Saint- Dominique Saint-Germain (probablement à l'ancien n» 27). Son corps fut déposé dans le caveau de la chapelle Sainte-Geneviève, à Saint-Sulpice.

Après sa mort, Voltaire — dont Montesquieu disait : t II est comme les moines qui n'écrivant pas pour le sujet qu'ils traitent, mais pour la gloire de leur ordre : Voltaire écrit pour son couvent » — put enfin régner sans partage sur la société française, jusqu'à l'avènement de J.-J. Rousseau et de son influence toute démocratique.

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