LE GRAND ESPRIT SOUS LE BEL ESPRIT
les chapitres et déconcerte Fattention, nous raccorderons volontiers. Il est certain que Montesquieu n'a pas toujours dominé son vaste sujet. Outre que la science politique, enrichie par Texpérience d'un autre âge, s'est portée plus avant, il faut bien avouer aussi qu'on ne sait quel ton d'oracle et surtout la recherche de l'effet dénoncent ça et là le cru de Gascogne. Mais à chaque pas éclatent soit des' beautés qui consolent de ces défauts, soit (les découvertes qui rachètent de rares erreurs. Dans ce labyrinthe, le fil se brise parfois; mais le flambeau ne s'éteint pas ; à travers les routes qui se croisent et semblent se confondre, le philosophe triomphe de la plupart des obstacles ; car la lumière des principes éclaire sa marche et lui montre le but. •
Ce n'est pas qu'il ait le goût des doctrines ou des théories préconçues. Il serait plutôt un historien qui se propose d'expliquer le droit positif des gouvernements établis ; car son livre rappelle ce Panthéon qui donnait l'hospitalité à tous les Dieux du monde païen. Le Contrat Soctal, qui parut quatorze ans après, en 1762, recherche au contraire Vorigir^ et la nature du droit. Visant à l'absolu, il commence là où Montesquieu finit, et on a pu dire de ce petit livre, le futur Évangile de la Convention : « C'est le portique du temple et le premier chapitre de YEsprit des Lois ». Mais, si Montesquieu n'est pas de la famille des utopistes, comme l'abbé de Saint-Pierre ou J.-J. Rousseau, et s'il préfère aux systèmes l'étude impartiale des faits, il les juge toujours avec sa raison et sa conscience. En s' appliquant aux choses passées, il a donc plus que personne propagé des vérités d'avenir ; et en traitant des lois mortes , il en a préparé d'autres qui feront vivre à jamais les sociétés civilisées. Voilà pourquoi le xviii® siècle reconnut un de ses guides dans ce penseur fécond en paroles mémorables que les peuples ou les souverains ne sauraient oublier impunément.
Sous la réserve d'un sage qui ne parle jamais à la passion, se déclarent ouvertement les préférences d'un citoyen qui appartient à la race des L'Hôpital, des Vauban et des Catinat, à cette élite dont le vœu constant fut le bonheur de la patrie et du genre humain. Son livre confirme le témoignage qu'il se rendait en disant : € J'ai toujours senti une joie profonde lors^
qu^on a fait quelque règlement qui allait au bien commun ». 11 fut le premier qui posa les principes du droit politique et civil, en le fondant sur la division des trois pouvoirs. Quinze ans auparavant, Voltaire, dans ses Lettres anglaises, n'avait fait qu'un assez froid éloge de T Angle terre et de sa Constitution. Montesquieu l'offre à l'Europe comme un objet d'envie, et en comprend les ressorts mieux que les Anglais eux-mêmes. Il essaya de tempérer les rigueurs du droit pénal par un esprit de douceur et d'équité. Lorsqu'on 1764 Beccaria publia son beau traité des Délits et des Peines^ il s'annonça comme le disciple du publiciste qui avait donné le signal d'une éloquente protestation contre le scandale de la torture et de l'esclavage. Enfin, c'est de Montesquieu que relèvera l'école des hommes d'État qui, depuis Turgot et Malesherbes jusqu'à Royer-Collard et Tocqueville, ont avec tant d'éclat représenté parmi nous la cause du gouvernement parlementaire et des libertés publiques. Injustice des salons^ des Doctenrs et des sectes philosephiqnes* Apologie de Blontesqnleii* S« vie privée* Le philanthrope. Sa mort, il^SS. — Cependant ce salutaire ouvrage ne reçut pas en France l'accueil qu'il méritait. Tandis que des reines de salon le condamnaient lestement par un bon mot, le lourd Crevier osa le trouver trop léger. Voltaire lui-même affecta de ne voir que de l'esprit dans sa justesse. Les Docteurs de Sorbonne Taccusèrent d'irréligion. Pour désarmer leurs censures, Montesquieu dut promettre de corriger son livre. Après de longues négociations, et malgré le bon vouloir du pape Benoît XIV, il fut aussi condamné par la Congrégation de V Index, le 2 mai 1752. Aux censures de la Sorbonne et de Rome et aux épigrammes des mondains s'associèrent les ombrages de la Cour, les rancunes des financiers et les critiques des philosophes. Montesquieu expiait ainsi une qualité maîtresse qui aurait dû le recommander plus sûrement encore à des lecteurs français, nous voulons dire ce tour ingénieux qui, chez lui, est l'ornement du bon sens. Mais ne nous plaignons pas de ces injustices, auxquelles nous devons la Défense de VEsprit des Lois (1749), cette apologie si vive, si moqueuse, si étincelante de malice et d'imagination. Ce chef-d'œuvre de logique fut le dernier écrit de Montesquieu ; car tant de travaux