LES CONSIDÉRATIONS : OPUSCULES PRÉLIMINAIRES
P. Brumoy, Fréret, d'Olivet, RoUin et Mably. C'était le temps où Voltaire .lui-même écrivait Charles XU. Ces régions sereines île déplaisaient point à un publiciste dont l'esprit était plus lumineux qu'ardent; et il se tourna d'autant plus volontiers vers cet asile, que, depuis longtemps, il avait conçu le dessein d'essayer sur le peuple romain la méthode dont il devait un jour appliquer les procédés aux lois de l'humanité tout entière. Il disait plus tard : « Je me trouve fort dans jnes Maximes lorsque j'ai pour moi les Romains >. Saris insister sur un manuscrit latin de soixante-dix huit pages, où le jeune écolier de Juilly avait réduit en un résumé substantiel toute l'histoire de la république romaine,* rappelons du moins qu'il lut, en 1716, devant l'Académie de Bordeaux, une dissertation sur la Poli^ tique des Romains dans la Religion^ et, en 1721, devant le Club de l'Entresol, le Dialogue de Sylla et d'Eucrate, et surtout que dans la cent trente et unième lettre persane, Rhédi entretient Rica de Rome avec une éloquence où l'on pressent toute celle de l'œuvre future. Ce sont les premiers symptômes d'un projet que dut raviver ce voyage d'Italie, où le spectacle de la Ville Eternelle agit puissamment sur une intelligence toute pleine de l'antiquité. Il est du moins permis de croire que ces émotions ne furent point étrangères à la pensée d'un sujet qui méritait de solliciter une telle plume. N'a-t-il pas fait cet aveu : t On ne peut jamais quitter les Romains ; c'est ainsi qu'aujourd'hui même, dans leur capitale, on laisse les nouveaux palais, pour aller chercher des ruines » ?
Durant son séjour en Angleterre, cette idée ne l'abandonna pas; et son fils nous apprend qu'à Londres « il commença d'immenses lectures » dont elle fut le centre* Parmi les sources qu'il consulta, figura sans doute un Essai sur le gouvernement de Rome, rédigé par le puritain Moyle, membre de la Chambre des Communes. Divisé en deux parties, ce travail envisageait à la fois les causes qui firent la fortune de la République et celles qui précipitèrent sa ruine. N'était-ce pas déjà le plan que se proposait l'auteur des Considérations^^
Ti>avaax préllimiiiaiFes. Pradence da pnbUcinte. Première édition, 1934. Indifférence pabliqne. Saccès à Londres et 9l lÉeilin. -*^ A son retour, il poursuivit de plus près encore
des études auxquelles collaborait un bénédictin de Saint-^Maur qui, mécontent de son cloître, Tint demander rhospitalité au chàteaii de la Brède. Deux méihoires présentés à F Académie dé Bordeaux, Tun en 1731 sur la Campagne de Rome, Taulré en 1732 sur V Intempérance des anciens Romains, précédèrent Tapparition de l'ouvrage qu*il lit imprimer en Hollande, par l'intermédiaire de l'ambassadeur des Pays-Bas, le comte de Vanhœ. Usant d'un surcroit de précautions, Montesquieu avait eu soin de soumettre les premières épreaves à un jésuite, le P. Castel, professeur au collège Louis-lerGrand, celui <}ue Voltaire appelait « le fou de mathématiques >. Il le pria de « corriger religieusement > tous les passages qui pouvaient sembler périlleux. Docile à ses conseils, il supprima tout un chapitre sur la constitution anglaise, une phrase sur Charles I^, un double éloge du suicide, et quelques traits qui se souvenaient trop des Lettres Persanes. Ainsi revisée, la première édition vit le jour en 1734. Un second tirage fut rapidement épuisé avant que le livre pût obtenit* en France le privilège du Roi. Quelques mois après, il parut enfin à Paris, chez Huart; et, dans les Mémoires de Trévoux, le P. Gastel en publia deux extraits qu'accotnpagnait un éloge de l'auteur encore anonyme. L'édition définitive fut celle de 1748 que Montesquieu revit lui-même. Il y ajouta au moins quarante pages, modifia la plupart des anciennes notes, en intercala quelques-unes, retoucha le style en maint endroit, supprima l'apologie du suicide, et arrêta le texte qui depui:^ n'a plus varié. »
En ce hioment, les hommes d'État n'étaient préoccupés que de la succession de Pologne, où la diplomatie française se battait pour sauver au moins notre honneur militaire. Quant au Parlement et au Clergé, que venaient de passionner les miracles du diacre Paris, ils continuaient à se quereller sur la Bulle Unigenitm. De leur côté, les savants ne parlaient que du voyage de Maupertuis et de Clairaut, partis pour déterminer la figure de la Terre. Enfin, les mondains et les philosophes favorisaient de leur engouement le roman de Manon Lescaut et les Lettres Anglaises, Aussi l'attention publique n'eut-elle plus guère de loisir pour les Romains de Montesquieu.
Mais, si de beaux esprits de salon osèrent dire que les Let-