DEVANCIERS ; BOSSUET ET MONTESQUIEU
très Pefsanes c avaient été sa graQ(}eur >, et que le$ Considérafiows f étaient sa .décadence >, les étrangers réparèrent Finjustice de ces indifférents. A Londres, le chef-d'œuvre conquit d'en^blée les suffrages de tous les connaisseurs. Il y en eut quatre contrefaçons en Hollande ; il ne tardai pas à être traduit dans les principales langues de FEurope; et Frédéric II écrivit sur la marge de son exemplaire. des remarques ei^corç plus piqVis^^tesquQ celles c^Qn,t il a^vait enriçlû le Prince de Mach^a^ypl.
i/es^ devanciers. P^lybe* VachlaYjçL Pi|rata* Saln(-]Ë>vemoiid. Vossoet et Montesquieu. Vé\équ,e et le philosophe. Le X¥U" et le XyiII* siècle : la Fol et la aaison« — Il serait long de faire la revue des écrivains qui furent plus ou moins les devanciers de Montesquieu : aussi nous bornerons-nous à citer : Pplybe, qe soldat et ce diplomate dont les récits offrent un enseignement si précieuse aux politiques et aux gens de guerre ; Florua, ce rhéteur à la fois vague et concis; Machjavel, dont les réflexions profondes mais sceptiques, dans son Discours sur Tite-rLwe^ sont Tapolpgie du succès et justiflent les moyens par la fin;. Paruta, ce Vénitien avisé du xvi® siècle — auteur d'un Tvaité de la vie politique, dont le premier discours traite des Ronxains, — que Texpérience.des affaires préparait à bien juger les choses antiques; Saint-Ëvremond^ enfin, dont les sagaces et piquantes Réflexions sur les divers génies du peuple romain furent sûrement un des modèles des Considérations, leur sont, à plus d'un titre, comparables, et dont nous aurons à reparler plus loin.
Mais ici mieux vaut indiquer les rapports et les différences qui .existent entre Montesquieu et son vrai précurseur, Bossuet, dont l'éloquence avait si magistralement esquissé la physionomie du peuple romain. Tous les deux se ressemblent par la grandeuf du sujet, la sûreté des vues, la plénitude de la conception,, la majesté du discours. Mais, de l'un à l'autre, il y a la. distance qui sépare un orateur d'un historien, un moraliste, d'un politique, un évêque d'un philosophe, le xvii® siècle du xvm®. Bien que leur plan soit à peu près analogue, ils n'ont ni la même méthode, ni le même esprit, ni le même but. Si Bossuet a saisi quelques traits primitifs avec une force qui lui assure la gloire de l'invention, Montesquieu, par l'analyse des
détails, va découvrir des causes invisibles jusqu'à lui. Peut-être sa laborieuse sagacité paraitra-t-elle moins admirable que les éclairs soudains d'une intuition qui devançait la science, et pouvait presque s'en passer; mais les résultats conquis par ses investigations patientes seront plus précis et plus certains que ces saillies d'une clairvoyance instinctive. Tandis que le précepteur du Dauphin cherchait surtout dans les fastes de Rome de beaux exemples propres à l'édifiante éducation d'un jeune souverain, l'auteur de V Esprit des Lois ne demande à l'histoire que des leçons d'intérêt pratique, et ne craint pas de se faire le panégyriste d'une nation dont l'empire fut l'œuvre de la violence et de la ruse conjurées pour l'asservissement du monde.
C'est que leurs doctrines sont opposées comme leurs intentions. Sans doute ils croient tous les deux que les destinées des peuples < dépendent d'un conseil souverain >. Mais cette conduite du monde est pour l'un toute providentielle, et pour l'autre exclusivement humaine. En effet, la Loi que Bossuet fait remonter à Dieu seul, Montesquieu ne l'attribue qu'à la nature des choses, c'est-à-dire à la Raison, ainsi qu'il le professe dans la déclaration que voici : c Ce n'est pas la Fortune qui domine le monde : on peut le demander aux Romains qui eurent une suite continuelle de prospérités, quand ils se gouvernèrent sur un certain plan, et une suite non interrompue de revers, lorsqu'ils se conduisirent sur un autre. Il y a des causes générales, soit morales, soit physiques, qui agissent dans chaque monarchie, l'élèvent, la maintiennent ou la précipitent : tous les accidents sont soumis à ces causes; et, si le hasard d'une bataille, c'est-à-dire une cause particulière, a ruiné un État, il y avait une cause générale qui faisait que cet Etat devait périr par une seule bataille ; en un mot, l'allure principale entraine avec elle tous les accidents particuliers. » Fatalisme I direz-vous : Non ; car cette allure principale ne procède plus ici, comme chez Bossuet, d'une sorte de prédestination infaillible qui mène les hommes où elle veut, à leur insu, et de toute éternité ; mais elle vient surtout de la liberté morale, qui produit la sagesse ou la folie, et par conséquent est responsable du bien ou du mal, du succès ou de l'échec. Voilà ce
LES CONSIDÉRATIONS l LEUR MÉTHODE, 485
que va démontrer ce livre dont les vingt-trois chapitres ambrassent vingt-deux siècles, depuis l'origine de Rome jusqu'à la chute de son empire.
Méthode. A an dUieoars il sabsClCae des eonsldérations* Hablladea de légiste. — Cette œuvre n'a point, ainsi que celle de Bossuet, le mouvement d'un discours, ni l'unité d'un drame. Ou dirait plutôt que Montesquieu veut peindre la société romaine, comme La Bruyère avait fait la Cour et la Ville. Il se promène à travers l'Histoire, résume ses principales phases, observe les mœurs, étudie les caractères, trace des portraits ou des tableaux et fixe des impressions. Il fallait s'y attendre; car ce penseur indépendant n'a jahiais pu s'assujettir aux contraintes d'une composition savante , équilibrée , se développant aveo ampleur. La sienne est presque toujours, non pas décousue, mais brusque et heurtée. Il aime mieux assembler des notes que construire un système, et suivre les faits pas à pas qu'ordonner une thèse ou combiner une théorie ; mais il excelle à interroger les événements et à les interpréter en jurisconsulte, en financier, en stratégiste, en économiste, en géographe. On retrouve dans cette habitude le légiste qui s'appuie toujours sur des textes. C'est ainsi qu'à propos de chaque guerre, de chaque révolution, de chaque grande figure il s'arrête comme sur un article du Code, pour éclairer les causes et les effets par son lumineux commentaire. Il en résulte que ses idées, même quand elles se suivent, paraissent détachées. Les soudures manquent. Il laisse au lecteur le soin de suppléer aux transitions et de relier entre elles ces sentences d'oracle que rendent plus solennelles encore des pauses ou des silences. Bref, son titre ne nous ment pas ; car il déroule une série de Considérations, mais dont l'ensemble marche pourtant d'un pas superbe vers des formules, des définitions, des lois générales, et une conclusion logique.
Il ne faudrait pas, en effet, exagérer cette critique de la composition des Considérations. Si celle-ci ne paraît point assez stricte, c'est une illusion d'optique. L'erreur vient de ce que les chapitres contiennent beaucoup d'alinéas très courts et une grande abon-
dance d« faits ou d'idées. Montesquieu, qui songeait depuis longtemps à VEsprit des Lois, laisàe déborder ici comme le tropplein de sa méditation. De là mille allusions qUl font un instant oublier les Romains, quoiqu'elles éclairent leur histoire. De là des digressions qui sont les entraînements du penseur. S'il a moins d'unité que Bossuet, c'est parce qu'il a plus de fécondité. Ne confondons pas la variété avec le désordre. Admirons plutôt la conscience du savant qui se plaît à tout préciser, à tout définir, à tout prouver.
L'Idéal da Romain Jagé, avant Montesqnlen, par la rhétorique et là morale* Salnt-Évremond, le premier, réagit contre céfsi pancg^Mistéa, niaffs avee'trop 4e netepllelsmte.' — Ce senfe critique fut alors une nouveauté; car l'histoire s'était pas encore une science. Les travaux de Beaufort; qui défraient susciter ceux de Niebtîhr, furent* en effet postérieurs de plu- Sieurs" années (1738-1766) *. Aussi les annales de Rom« avaientelles été jusqu'alors exploitées par la rhétorique. C'était à qui célébrerait avfec le plus d'onction la tempérance, le désintéressement, la modération, la piété, le patriotisme des grands hommes auxquels les maîtres de la jeunesse empruntaient des lieux communs de morale. On répétait à satiété les déelamatidtis des Sénèque ou des Valère-Maxime. La conquête du monde passait pour n'être qu'un prix de vertu décerné par la Providence à une race de héros, dont la perfection humaine était comme un article de foi consacré par le génie ^de Corneille. Malgré ses vues perçantes, Bossuet lui-même avait trop respecté cet idéal. Seul, dans ce concert, Saint-Évremond fit entendre une ftote discordante. Impatienté par des admirateurs à outrance, ce frondeiir sembla prendre plaisir à contredire et taquiner la routine d'une opinion toute faite qui sentait l'école. Aux belles phrases il opposa l'ironie d'un mondain qui nargue les régents, et le scepticisme d'un raffiné qui ne veut pas être dupe d'un naïf enthousiasme. Cet épicurien incorrigible persifla des républicains' farouches dont le stoïcisme ne lui parut que du fanatisme. Dans la frugalité des vieux Romains, il ne voit
i. Uiisaeriation sur, l'incertitude des cinq premiers sjècles de la flépnblique Romaine^ 1738, Histoire de la République Romaine, 1766. Louis de Beaufort mourut à Maëstricht, en 1795.