‹ Études littéraires sue les classiques français des classes supérieures. Refondues, complétées et misés au courant des programmes officiels et des travaux les plus récentsChapitre 232 sur 334 · DÉCADENCE DES ROMAINS I L'EMPIRE · texte numérisé non relu

DÉCADENCE DES ROMAINS I L'EMPIRE

succéder le contraste d'une progression inverse ; nous assistons à Texpiation qui fait tomber Rome au dernier degré d'abaissement, la punit par sespropres mains et venge enfin l'Univers.

Or les germes de cette décadence qui dura plusieurs siècles — car les peuples mettent longtemps à mourir — , Montesquieu ne les cherche pas seulement, comme firent la plupart de ses devanciers, dans la révolution morale qui ruina les. maximes antiques. Tout en attribuant une juste influence, à l'invasion des richesses étrangères et des iilées qui, venues de la Grèce, minèrent insensiblement les vertus- et les traditions du < vieil esprit romain, il comprend que ce changement social est l'effet d'une cause plus profonde, et que la République a péri par la raison même qui avait fondé l'édifice de sa* puissance, c'est-àdire par la conquête; car c des lois qui étaient excellentes pour un petit Etat sont détestables pour un grand >.

Sans énumérep* toutes les conséquences de ce principe, signalons du moins les plus déoisives,. celles qui expliquent Marius, Sylla, Pompée, César, les dissensions civiles, la dictature. d'Octave, rétablissement de l'Empire, les usurpations militaires, et les hontes d'un despotisme imbécile ou féroce.

La première suite d'un perpétuel état de guerre ne fut-elle pas l'appauvrissement du sang romain? Tant que la cité put se recruter parmi ses voisins, dans les populations belliqueuses du Latium, de l'Étrurie ou du Samnium, elle répara ses pertes, et cicatrisa ses blessures : c Ces nations furent les mains par lesquelles Rome enchaîna l'Univers ». Mais, ce fonds une fois épuisé par tant de combats et par la misère — car l'usure réduisit la plèbe à la mendicité •--, les citoyens, sinon les soldats, firent défaut. Dès le> temps <des Graeques, au-dessus d'une tourbe: de pauvres, d'affranchis ou d'étrangers, il ne restait plus qu'une aristocratie corrompue, insatiable, maîtresse de scandaleuses richesses et de clientèles immenses, mais exposée bientôt ellemême aux entreprises de tout ambitieux qtii, profitant de ses divisions, s'appuierait, pour la dominer, sur les convoitises de cette populace vénale, ou de ces légions indifférentes à toute idée de patrie. Remarquons ici que les Graoques avaient pressenti ce péril ; et voilà pourquoi ils voulaient reconstituer l'élément romain, soit par les lois agraires qui proposaient une

restitution de domaines usurpés sur TÉtat, non une spoliation, soit par l'extension du droit de cité accordé aux Italiens. Mon< tesquieu a donc tort de condamner cette dernière mesure, et d'y voir une cause de décadence.

Or ces tentations de tyrannie devinrent de plus en plus redoutables, à mesure que les expéditions lointaines habituèrent les armées à se détacher de l'intérêt public, et à ne servir que la. fortune d'un général prêt à tout oser contre les lois. C'est ainsi que les forces vives de Rome se consumèrent toutes les unes les autres. Le peuple fut détruit par le Sénat, le Sénat par les Césars, les Césars par les armées, et les armées par les Barbares. C'est ce que prouve l'histoire des guerres civiles où sombra la République, et celle de l'Empire qui, commencé par Auguste, et finissant par Augustule, s'anéantit insensiblement, comme ces fleuves qui disparaissent dans les sables.

Concision éloquente* Ame antique Montesquieu ne s'oublie pas. Les allusions eontemporalnes. Art de piquer l'attention. — Tel est le cadre, telles sont les principales lignes d'un tableau dont l'éloquence mérite l'éloge que Montesquieu fit lui-même de Tacite, lorsqu'il dit : t II abrégeait tout, parce qu'il voyait tout ». Lui aussi, il réduit sansfamoindrir, et résume sans obscurcir. Sa concision est un foyer de rayons dont les clartés intenses illuminent de vastes profondeurs. Ses jugements ont une brièveté grandiose qui ressemble à l'accent impérieux, calme et solennel des anciens jurisconsultes. On dirait qu'il dicte des lois aux événements du même ton que le sénat aux peuples. Pour égaler son expression à la majesté du spectacle, il a pris une âme antique, et renoncé presque à son habitude de traduire des pensées fortes en mots spirituels.

Cependant il est encore aisé de reconnaître ici les artifices ordinaires à un écrivain qui s'oublie rarement, et aime à se faire valoir. Remarquons d'abord les diversions ingénieuses par lesquelles il se plaft à renouveler l'intérêt d'une histoire lointaine, et à la rapprocher de ses lecteurs, comme s'il doutait de leur courage ou de leur attention. De là mainte allusion à des faits modernes ou contemporains. A propos d'Antiochus qui consent à un traité infâme, n'admire-t-il pas « la résolution magnanime » que prit Louis XIV t de s'ensevelir sous les débris

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