‹ Études littéraires sue les classiques français des classes supérieures. Refondues, complétées et misés au courant des programmes officiels et des travaux les plus récentsChapitre 233 sur 334 · TON AMBIGU DES CONSIDÉRATIONS · texte numérisé non relu

TON AMBIGU DES CONSIDÉRATIONS

du trône plutôt que d'accepter des propositions qu'un roi ne doit pas entendre » ? Ailleurs il interrompt ses réflexions silr les guerres civ^es de Rome pour dire : < Les Français n'ont jamais été si redoutables î^u dehors qu'après les querelles des maisons de Bourgogne et d'Orléans, après les troubles de la Ligue ou de la Fronde ». Plus loin, appelant Rome « la tète du corps formé partons les peuples du monde », il ajoute, non sans subtilité : € Si les Espagnols, après la conquête du Mexique et du Pérou, avaient suivi le même plan, ils n'auraient pas été obligés de tout détruire pour tout conserver ». Annibal à Capoue évoque le souvenir de t Kouli-Kan vainqueur des Indes » et « ne laissant à ses soldats que cent roupies d'argent ». Il compare les Romains de Tibère aux lazzaroni de Naples : « Il y a aujourd'hui à Naples cinquante mille hommes qui ne vivent que d'herbe, et n'ont pour tout bien que la moitié d'un habit de toile ; ces gens-là, les plus malheureux de la terre, tombent dans un abattement afïVeux, à la moindre fumée du Vésuve : ils ont la sottise de craindre de devenir malheureux ». Les coups d'Etat du Bas-Empire lui rappellent ceux de la milice turque dont le caprice t fait où défait le dey d'Alger ». Ne s'avise-t-il même pas de rapprocher Servius Tullius d'Henri VII, roi d'Angleterre, et d'affirmer que t l'un étendit les privilèges du peuple afin d'abaisser le Sénat », comme l'autre « augmenta le pouvoir des communes, afin d'avilir les grands »?

C'est une manière ingénieuse et sûre de piquer sans cesse la curiosité, de tenir les esprits en éveil et en arrêt. Un illustre et récent exemple, celui de l'historien du peuple d'Israël, est venu s'ajouter à celui de Montesquieu pour prouver qu'en somme ce procédé offre plus d'avantages que de dangers pour le lecteur avisé. Le même souci inspire à Montesquieu ou ces sentences qu'il formule d'un ton de président, ou ces comparaisons saisissantes qui sont tantôt le début, tantôt la conclusion de ses chapitres, entre autres celle-ci : « Comme on voit un fleuve miner lentement et sans bruit les digues qu'on lui oppose, et enfin les renverser dans un moment, et couvrir les campagnes qu'elles conservaient, ainsi la puissance souveraine sous Auguste agit insensiblement, et renversa sous Tibère avec violence ». Que de magnificence, daiis cette autre image : c L'empire réduit

aux faubom^s 4e Conslantinople ikiit comme le Rhin qui n'est plu8»qu'un ruisseau, lorsqu'il se pend dans l'Océan >! Notons encore ce rapprochenvent : t II est admirable qu'après tant de guerres les Roni-aiiis n'eussent perdu que- ce qu'ils avaient voulu quitter, comme la mer qui n'est moins étendue que lorsqu'elle se' retire d'elle-môme ». Parfois fie coup de pinceau est plus rapide, sans que l'effet en soit affaibli. C'est ainsi qu'il compare Mitferidate à « un liontqui regarde .ses blessures ») et le repos silencieux du despotisme à la paix d'un tombeau où < des corps sont ensevelis les uns près des autres. » Sa familiarité n'est pas moins heureuse,^ quand il dit : c II n'est point de plus, cruelle tyrannie que celle qui s'exerce à l'ombre des lois, et avec les couleurs de la justice, lorsqu^'on va pour ainsi dire noyer des malheureux sur la planche même sur laquelle ils s'étaient sauvés 1. Nous l'aimons moins^ lorsqu'il compare les Stoïciens à € ces plantes que la terre fait naître dans des lieux que le ciel n'a jamais vus ». Il est bien alambiqué lorsqu'il dit. — non sans se souvenir de Ju vénal : Et propter vUam livendi perdere causas -*- que < l'amour-propre nous porte à sacrifier notre être, par amour de notre être ». Dans ÏEsprit des Lois, on lit un chapitre qui se réduit- à cette image : < Quand les sauvages de la Louisiane veulent avoir du fruit, ils abattent l'arbre au pied, et coupent le fruit. Voilà le gouvernement despotique* » 11 y a d'ailleurs du Corneille dans cette prose .auguSite, par exemple dans la sobriété vigoureuse du trait que voicd : « Lorsqu'ils faisaient la guerre à quelque prince, ils l'accablaient du poids de tout l'univers ». Par la netteté du relief, l'idée s'imprime d'emblée dans la mémoire. L'antithèse est enoore une de ses figures favorites. Il dira que « Rome était gouvernée par die& lois, et Carthage par des abus ». Parfois aussi l'opposition est plus spécieuse que viraib : < Après l'abaissement de Carthage, Rome n'eut plus que de petites guerres et de grandes victoires, au lieu qu'auparavant elle avait eu de petites victoires et de ^andes guerres ». < .

>Le ton cavalier. Les boolades* L'aecent persoimel* — A de» notes héroïques ou tragiques s'associe chez lui le ton dégagé de la causerie, et la liberté d*un style qui s'amuse, qui prend ses aises. Citons au moins ce joli passage où se joue un

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sourire d'ironie : < Fallait^il faire la guerre à Sertorius? On en donna la commission à Pompée. Fallaitrilla faire à Mithridate? Tout le monde cria Pompée. Eut-on besoin de faire venir ;d€s blés à Rome? Le peuple croit élre perdu si on n'en charge Pompée. Veut-on détruire les pirates? Il n'y a que Pompée; et, lorsque César menace d'envahir, le Sénat crie à son tour^ et n'espère plus qu'en Pompée. » C'est une petite scène de persiflage comique. Il a parfois et volontiers des tours cavaliers. Il dit : € Le portrait de Tarquin n'a pas été flatté. » — «Le Sénat se crut aU'désms de ses affaireSi » — « Avant de fain^ le coup. » — « Que de malhonnêtes gens dans un seul contrat! » — « Un honnête homme pour Antoine ne devait; guère l'être pour les autres. » — « Les moines ne cessèrent d'agiter le monde qu'ils avaietat quitté. »

En bien d'autres rencontres se manifeste l'homme du monde qui ne veut pas être ennuyeux, le grand seigneur qui 6raint de paraître pédant, mais surtout l'historien ingénieux et sincère qui prend plaisir à ses recherches, et trahit ses impressions par des mouvements involontaires. C'est ce que témoignent des façons de dire spontanées et perâonn^elles. Ainsi, parlant du triumvir Lépide sacrifié par Octave, il laisse échapper cet aveu : < On est bien aise de voir son humiliation : c'était le plus méchant citoyen de! la République ». A ces saillies se reconnaît l'écrivain qni, à force de pratiquer intimement son sujet, devient contemporain du drame, compatriote des acteurs, et se sent, à Rotne, dans ses propres Pénates.

Il lui arrive encore d'entamer son discours brusquement, comme une conversation où il entre de prime saut; par exemple, à propos d'Alexandre, il dit : « Parlons-en à notre aise », ou bien encore : « On ne peut jamais quitter les Romainsi... » — « Je prie qu'on fasse un peu d'attention.... » — « Il faut que je rapporté ici.... » — « Remarquez, je vous prie... », etc. Ce sansgêne a sa grâce : c'est le geste d'un homme vif qui, tout à coup, prend le bras de l'interlocuteur, et, tout plein de sa conviction, l'endoctrine en conscience, avec entrain. Parfois le causeur se transforme en orateur. Jugez-en par le souffle qui anime cette période : « C'est ici qu'il faut se donner le spectacle des choses humaines; Qu'on voie dans l'histoire de Rome tant de

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guerres entreprises, tant de sang répandu, tant de peuples détruits, tant de grandes actixjns, tant de trionniphes, tant de politique, de sagesse, de prudence, de constance, de courage; ce projet d'envahir tout si bien formé, si bien soutenu, si bien fini à quoi aboutit-il qu'à assouvir le bonheur de cinq ou six monstres? »

Son style coupé. Habltades latines de son Yoenbolnlre. Monument Romain. — A la construction près, qui est de ce genre innové par La Bruyère et Lesage, que Bayle appelle dédaigneusement style coupé et que Buffon, ami et maître ouvrier du style périodique, qualifie de style asthmatique, la langue de Montesquieu garde l'habitude latine. En plein dixhuitième siècle, par les termes, elle est aussi voisine de Bossuet que de Tacite et de Salluste. Pris toujours dans leur acception propre, les mots dont il use conservent toute leur vertu primitive. C'est ce qui donne tant de force à sa simplicité, notamment lorsqu'il écrit : « La dissimulation et la tristesse du prince se communiquait partout.... La Grèce avait été bien étonnée par le premier Philippe » ; ou bien encore : « Les légions commencèrent à ne reconnaître que leur général, à fonder sur lui toute leur espérance, et à voir de plus loin la Ville >, — Urbs, la ville par excellence, Rome — . Voici d'ailleurs quelques locutions bien latines : « Il rendit les rois comme stupides.,.. Les armées consternaient tout.... La cour gouverne par des arts plus exquis..., Sylla, dans la fureur de ses succès... Ce n'étaient pas seulement les actions qui tombaient dans le cas de cette loi.... Il ne put opprimer la grandeur de cette âme.... Dans la.^ confusion des choses.... Les mœurs anciennes n'étaient plus,... Les vétérans craignaient qu'on ne répétât les dons reçus.... Etrange succès d'une dispute qui avait mis en combustion l'Univers ! » Il faudrait un glossaire, pour épuiser cette liste, et quantité d'autres vocables figurent ici avec une exactitude qui en double la valeur. C'est par là surtout qu'il rappelle la langue de Bossuet éoft-ivant, par exemple : < Cicéron avait des parties admirables. — Rome travaillée par ses dissensions.... Tout ce que pouvait faire uîie bonne police, ils l'abolirent..., Ilis étaient entêtés d'une religion grossière.... Ses entreprises demandaient de la conduite,... Une bigoterie universelle abattit les courages, »

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