CRITIQUE DE SA MÉTHODE SCIENTIFIQUE
n'être qu'un simple mécanisme, il lui arrive de prêter aux uns des qualités, des intentions ou des sentiments qui supposeraient un principe spirituel ; et il charge les autres de défauts dont ils paraissent responsables, comme s'ils avaient une perversité calculée. Si le portrait du lion tient du panégyrique, celui du tigre tourne au réquisitoire, car le premier a < la colère noble, le courage magnanime, le naturel sensible ; il méprise les insultes, il pardonne à de petits ennemis des libertés offensantes » ; et le second, « trop lopg de corps, trop bas de jambes, n'a que les caractères de la basse méchanceté et de la cruauté insatiable ».
Buifon, grand seigneur, juge le cerf dans ses rapports avec les grands seigneurs, et il y voit la cause finale des chasses à courre. Son cygne, nous disons le sien, < est fier de sa noblesse et de sa beauté » ; il ôte au cygne de la nature le mérite de sa grâce, qui est de s'ignorer elle-même. Nous aimons pourtant mieux encore ses partialités que ses dédains. Est-ce bien ^m naturaliste qui a écrit ceci : « Ces tristes oiseaux d'eau dont on ne sait que dire, et dont la multitude est accablante > ? Ajoutons toutefois que cette partialité lui devint une source d'émotion, par conséquent d'éloquence. Les animaux étant pour lui des amis ou des ennemis, ses descriptions se sont passionnées; il va jusqu'à louer ou gourmander ces êtres inférieurs qu'il considérait pourtant, avec Descartes, comme des automates. Par suite de ces illusions mêmes, le sentiment de la vie anime donc ses peintures. Il nous fait ainsi comprendre, sans le vouloir, les convenances providentielles qui accommodent l'organisme aux besoins, aux mœurs et aux destinées. \>e la sorte, le Créateur apparaît dans la créature, et l'artiste réfute ou complète, à son insu, les oublis d'un écrivain trop étranger à l'ordre surnaturel.
< Oserais-je dire, écrit M. D. Nisard, des dégoûts de Buffon pour certains objets de son étude, que la cause principale est que Dieu y manque? S'il avait cru avec la simplicité de cœur, de Newton à un créateur, le ver de terre lui eût paru tout aussi étonnant que le lion... Il n'eût pas accablé les uns de ses répugnances, ni récompensé les autres, par d'imaginaires qualités, de l'honneur de lui avoir plu. Son siècle, plus fort que sa raison, l'empêcha de voir distinctement la main qui a prodigué ces variétés de structure, et qui a mis jusque dans des infusoires
invisibles une parcelle dé vie que les plus désarmés n'abaadonnent pas sans la défendre. Cette leiblesise a coûté à.Bufifon le meilleur du génie du naturaliste, l'exactitude, et le même siècle/ qui lui cachait Dieu a le plus douté de la solidité de sa sciéwse. »••-•■■.
Hofstliité des savants de son temps* -^ Mais > en cela le xvni^ siècle eut tort. En 1749, quand parurent les troisi premiers volumes de Y Histoire naturelle^ un an» après VEsprit des Lois^ Montesquieu écrivait, à Rome^à un ami, qu'il y trouvais, f de belles choses » et, avec tout le monde, t beaucoup d'utilité à le lire» ; puis il ajoutait, visant Réaumur.et d'autres : t^M. de.Buffon a parmi les savants de ce pays-ci un très. grand nombre d'eivnemis, et la voix prépondérante des savants emportera, à ce que je crois, la balance pour bien du temps ». 11 prophétisait vrai. Longtemps on a refusé à Buffon le titre de savant. On retournait contre lui son mot : < Le meilleur creuset, c'est l'esprit » ; on lui reprochait d'avoir abusé ée l'hypothèse sans recourir assez à l'obseipvation, d'avoir plus énuméré que défini, et l'on insistait oruellement sur des erreurs de détail. Les savants d aujourd'hui Tonl bien vengé des dédains de jadis *v
Hérites seientiflqaes de Boffon..— Ils ont montré l'extraor* dinaii^ originalité de certaines ée ses hypothèses, eti quelle éclatante confirmation elles recevaient de la science moderne. Certes il ne faut rien exagérer, et se défier, comme disait déjà Sainte-Beuve, du genre Michelet appliqué à Buffon; mais, sans chercher dans l'Histoire Naturelle de trop expresses prophéties des plus grandes découvertes de ce temps, on peut y constater les premiers linéaments de la doctrine de l'évolution, et notamment une idée très nette du transformisme des espèces, eu dépit de la stabilité du « moule intérieur » des formes; et même un soupçon de la théorie microbienne, bien que t Buffon incline vers celle de la génération spontanée; ou encore un p^us décisif fait au delà de l'automatisme cartésien des bêtes vers la théorie dite des mouvements réflexes par la physiologie moderne.
1. Cf. Flourens, Buffon^ Histoire de ses idées et de ses travaux, 1844; Tintroduction (pp. 1-425) et les notes de l'édition Lanessan. Paris, Abel Pilon î et nt M. Edmond Perrier, la Philosophie zoologique avant Darwin, Paris, 1884, chap. VII.