BUFFON ET MONTESQUIEU COMPARÉS
et ]»autre vers le pur déterminisme. Un esprit tout scientifique, celui des temps nouveaux, imprègne leurs œuvres, oriente leurs méditations, et est la caractéristique de leur influence sur la marche générale des idées dans leur siècle et encore dans le nôtre. Ils ont d'ailleurs subi Tun et Tautre Tinfluence des idées anglaises et ont pu les puiser à leur source même, Montesquieu citant Newton, Buffon traduisant^ Haies. Leur curiosité s'est tournée ♦out entière vers les choses de ce monde : c Donnonsnous le spectacle des choses humaines », dit Montesquieu, et en peignant l'homme idéal, nouveau venu sur la terre, < admirateur du grand spectacle de la nature et des merveilles de la création », Buffon faisait son propre portrait. Ce spectacle ne les a attristés ni l'un ni l'autre. Us en ont rapporté une confiance dans le progrès qui s'est affirmée chez chacun d'eux avec la marche même de leur siècle. Montesquieu déclarait : « J'ai toujours senti une joie secrète lorsqu'on a fait quelque règlement qui allait au bien commun.... N'est-ce pas un beau dessein que de travailler à laisser après nous les hommes plus heureux que nous ne l'avons été? » Et il y a travaillé prudemment. Buffon, plus hardi avec le siècle plus vieux, s'est écrié en terminant ses Époques de la Nature : < Y a-t-il une seule nation qui puisse se vanter d'être arrivée au meilleur gouvernement possible, qui serait de rendre les hommes non pas également heureux, mais moins inégalement malheureux?... Voilà le but moral de toute société qui chercherait à s'améli<]rer. »
Leur long^ne patience. — Et cette idée de la perfectibilité générale, ils l'ont infatigablement appliquée à leur esprit, se corrigeant sans cesse d'un livre à l'autre *, et prouvant tous deux la vérité du mot de Buffon : c Le génie est une longue aptitude à la patience ». C'est ainsi qu'ils- furent l'un le Newton de la politique et l'autre le Bossuet de l'histoire naturelle.
L'homme social et physique dans la llttératnre* — Enfin, pour conclure en nous en tenant à la simple critique littéraire,
1. On s'y trompe quelquefois pour Montesquieu, parce qu'on est dupe de sa boutade à D'Alembert : « L'esprit que j'ai est un moule : on n'en tire jamais que les mômes portraits ». et parce qu'on en généralise le sens. Cf., au con->
nre. les considérations de M. Zévort, Montesquieu^ Paris, Lecëne et Oudin. 106 et 156, et toute l'étude de M. Faguet, Dix-huitième siècle, ibid.