‹ Études littéraires sue les classiques français des classes supérieures. Refondues, complétées et misés au courant des programmes officiels et des travaux les plus récentsChapitre 247 sur 334 · LE GENRE HISTORIQUE AVANT VOLTAIRE : CHARLES XII · texte numérisé non relu

LE GENRE HISTORIQUE AVANT VOLTAIRE : CHARLES XII

furent-elles interdites à qui n'était pas rêveur privilégié, comme Tabbé de Saint-Pierre. En 1731, le Charles XU de Voltaire ne put se produira en France, à Rouen et à Lyon, qu'à force de ruse, et par contrebande. Léa entraves politiques et la routine littéraire étaient donc autant d'obstacles à cette vraie critique, sans laquelle il n'y a pas d'historiens.

TenCaClYe île rérorme. L'éeole erltl4|ve* Charles %n, — Cependant on vit alors un groupe savant qui tenta des recherches consciencieuses, mais dans un cercle de problèmes, assez lointains pour ne pas inquiéter la censure. Tel fut Fréret, déjà nommé, qui, le premier, offrit des modèles de méthode sûre, et d'investigation impartiale. Mais Voltaire, qui devait remuer tant d'idées et susciter tant de réformes, contribua plus que tout autre à renouveler un genre dont le fond et la forme res* sentirent son initiative.

Le signal en fut donné par son Charles XII, qu'il commença vers la fin de son séjour en Angleterre. Tout en relisant Quinte- Curce, il fit causer le chevalier Dessaleurs, qui avait servi sous l'aventureux conquérant; il recueillit en courant des témoignages tout vifs, et, en quelques mois, sans perdre de vue son Êriphyle et la liort de César, il enleva ce travail, de verve, avec son entrahi coutumier. Cette prestesse d'exécution convenait bien au sujet : entre le héros et l'écrivain, il y eut comme un rapport d'action rapide qui nous entraîne. Un goût parfait, une simplicité clairvoyante, rien d'oiseux, nulle parure, un langage net, agile et précis, qui va droit au but, voilà le mérite de cette narration où les portraits, les marches, les combats, la peinture des mœurs, tout en un mot se suit et s'enchaîne avec une aisance légère qui intéresse et amuse. Si, dans sa funeste campagne de 1812, Napoléon, repassant sur les traces de Charles XII, jugea la géographie de Voltaire insuffisante pour les exigences de la stratégie. militaire, ne soyons pas ingrats pour celui qui, le premier, sut mêler l'image des lieux au tableau des faits, et ouvrir ainsi à l'imagination des perspectives dont le seul tort est de ne pas avoir l'exactitude topographique d'une carte d'état-major. VHistùire de Charles XII peut n'être qu'un récit et un portrait, non une histoire, mais elle est un modèle du récit historique.

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s 30 VOLTAIRE.

L'Essai sur les mœurs. — Entrepris et achevé dans la ferveur de sa vie militante, élaboré vingt ans durant, parmi tout le reste, ÏEssai sur les mœurs et l'esprit des nations (Genève, 1756) ne nous montre pas avec moins d'éclat les lumières et les préjugés de l'école dont Voltaire est le maître. Dans ce vaste cadre, ses opinions se meuvent librement; c'est comme son Discours sur V histoire universelle. En le louant d'avoir professé des principes de tolérance auxquels l'avenir devait donner raison, nous regretterons toutefois qu'une irrévérente ironie tourne trop souvent ses esquisses en caricatures. Injuste pour le moyen âge, où il ne voit que superstition, barbarie et décadence, il s'emporte, en effet, d'une colère aveugle contre ces temps dont l'histoire, dit-il, ne vaut pas plus la peine d'être écrite que celle « des ours et des loups ». Il ne coniprend pas que le christianisme fut l'héritier plutôt que le destructeur de l'antique société, dont il sauva les précieuses reliques; et l'aveuglement de ses haines lui cache l'aurore d'une civilisation nouvelle. De là les erreurs d'un avocat passionné, qui n'est jamais moins philosophe que dans les occasions où il croit l'être. Sous ses préjugés on aime cependant un sentiment d'humanité sincère et une éloquente sympathie pour tout ce qui peut adoucir les mœurs ou orner la vie. L'admiration finit même par le rendre équitable pour le pape Léon le Grand et pour saint Louis. A mesure qu'il se rapproche de la Renaissance, il devient moins partial; aussi est-ce avec une brillante facilité de génie qu'il expose le mouvement du xvi^ siècle et les progrès qui se continuent sous Henri IV et Richelieu. Depuis on est entré sans doute plus avant dans le détail, mais jamais on n'a mieux réussi à être peintre dans un abrégé, à rendre la clarté expressive, et à faire lire ce qui, jusqu'alors, était illisible chez les compilateurs.

Dans sa façon d'entendre l'histoire, signalons surtout une méthode que ne soupçonnaient guère ses devanciers, Bossuet— ^ et Saint-Évremond surtout — exceptés : « Les petits faits, disaitîl, ne doivent être accueillis que s'ils ont produit des résultats considérables. Car, dès qu'ils ne mènent à rien, ils sont comme les bagages d'une armée, des impedimenta. Il faut voir les choses en grand, par cela même que l'esprit humain est petit,

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et s'affaisse sous le poids des minuties. » Ailleurs il écrivait encore au marquis d'Argenson : c II semble que, pendant quatorze cents ans, fl n'y ait eu dans. les Gaules que des rois, des ministres et des généraux. Mais nos mœurs, nos lois, nos coutumes et notre esprit ne sont-ils donc rien? » Il suit de là que son idée fixe fut d'introduire dans le récit des événements le^ vues d'une critique féconde, et d'étudier, non plus des souverains, mais des époques, ou du moins les objets les plus divers de l'activité sociale, tous les ressorts du gouvernement intérieur ou extérieur, les finances, l'industrie, le commerce, les lettres, les arts, les sciences, les courants de l'opinion, les controverses religieuses, c'est-à-dire tout ce qui constitue la vie d'un peuple.

L'hisloire des idées. — Cette intention, nous allons la voir à l'œuvre dans le Siècle de Louis XIV, comme en témoigne non seulement une lettre écrite en 1740^ milord Harvey, pour justifier le titre de ce livre, mais cette déclaration qui en est le début : € Ce n'est pas seulement la vie d'un prince qu'on prétend écrire : on se propose un plus grand objet. On veut essayer de peindre Vesprit des hommes dans le siècle le plus éclairé qui fut jamais. Il ne faut pas qu'on s'attende à trouver ici les détails immenses des guerres, des attaques, des villes prises et reprises par les armées, données et rendues par les traités. Mille petites circonstances intéressantes pour les contemporains se perdent aux yeux de la postérité, et disparaissent pour ne laisser voir que les grands événements qui ont fixé la destinée des empires...^ On ne s'attachera donc qu'à ce qui mérite l'attention de tous les temps, à ce qui peut peindre le génie et les mœurs des hommes, servir d'instruction, et conseiller l'amour de la vertu, des arts et de la patrie. »

En résumé. Voltaire a parcouru tous les tons de l'histoire, depuis les recherches savantes jusqu'aux anecdotes cyniques. Ses Annales de VEmpire prouvent même qu'il était capable d'un aride travail de dates et d'analyse, sans un trait d'esprit, ni une épigramme. S'il a souvent altéré la vérité, s'il rabaisse de grands événements, s'il hésite entre le pamphlet et le panégyrique, si son scepticisme a plus détruit que créé, il a du moins émancipé la science, fait justice de mainte erreur, coupé court à une pompe factice, préparé les intelligences à mieux con-

naître le passé, frayé les voies à la critique, et, sans le vouloir, par ses préventions mêmes, rendu nécessaire Timpartialité qui saura tout comprendre. Montesquieu avançait un jour que Voltaire ne ferait jamais < une bonne histoire ». L'auteur des Considérations s'est trompé au moins une fois, comme on va voir.

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