SIÈCLE DE LOUIS XIV : SES ÉDITIONS
décembre de la même année, signée de M. de Francheyille, conseiller aulique du roi de Prusse, qui se fit le prête-nom de Voltaire, moyennant 2000 écus, sans que personne s'y tromp&t.
Le succès fut prodigieux. Voltaire eut même les honneurs d*une odieuse contrefaçon : car, en moins de dix mois, les libraires d'Allemagne et de Hollande imprimèrent, sans son aveu, huit éditions, dont la plus bruyante fut celle d'un Français, le sieur La Beaumelle, un de ces littérateurs qui couraient l'Europe, pour y chercher fortune par tous les moyens. Arrivé depuis peu à Berlin, où il se fit connaître par un libelle intitulé Mes pensées ou Qu'en dirait-on ? il s'était permis quelques épigrammes contre Voltaire, qui riposta si vertement que l'aventurier dut au plus vite s'enfuir à Francfort. Ce fut là que, pour se venger, il falsifia le Siècle de Louis XÎV, « livre excellent, disait-il, mais grossi de quelques remarques qui le rendront meilleur ». Tel ne fut pas l'avis de Voltaire, qui usa cruellement du droit de représailles, dans un supplément où éclatait une colère légitime, mais trop injurieuse. Il dit quelque part qu'en ses prières il s'écriaitf chaque jour : t Mon Dieu, rendez mes ennemis ridicules ». Cette fois, entre auU'es, il aida le ciel plus qu'il ne fallait. Il regretta d'ailleurs cette violence, lorsque La Beaumelle, quelques jours après, fut mis à la Bastille, pour une note outrageante contre le duc d'Orléans.
C'est à cet accès de mauvaise humeur que ijous devons l'édition de Genève (fin de 4756) et V Essai sur les meeurs, qui lui servit comme d'introduction et dont il ne faut pas le détacher, pour le bien entendre. Il y trouva l'occasion de réparer plus d'une erreur, et de combler certaines lacunes, non sans mettre à profit les documents et certaines critiques de La Beaumelle, et grâce aux informations envoyées à l'envi par les lettrés ou les hommes d'État, auxquels il avait fait appel, en 1752, « dans l'espoir de rendre moins indigne de la France. le monument qu'il voulait élever en son honneur ». Cette édition de Genève était précédée d'une deuxième édition en 4752, chez Walther, à Dresde, t ample, plus exacte et plus curieuse que la première», et d'une troisième, en 4753, < augmentée d'un tiers, toute pleine de vérités singulières ».
Ajoutons pourtant que le texte définitif est celui de 4768, qui
parut encore à Genève, avec quelques retouches, mais de peu d'importance.
Quelle confiance mérite rhisCoire de Louis XIV? — Si
l'exactitude est le premier titre d'un historien, rendons tout d'abord hommage aux scrupules d'un écrivain qui ne négligea rien pour se renseigner et se corriger.
Sans doute, nous ne prendrons pas à la lettre tous les éloges qu'il se décerne dans sa propre correspondance ; mais en faisant la part de ce charlatanisme inconscient ou calculé, qui est le faible des auteurs parlant d'eux-mêmes, on ne contestera pas du moins le souci qu'il eut de puiser toujours aux sources directes. Elle serait interminable, en effet, la nomenclature des ouvrages consultés par son enquête*. Pièces politiques, recueils littéraires, traités spéciaux, annales générales et particulières, plus de deux cents volumes de mémoires imprimés, il vit tout de ses yeux ; et cela, chez l'étranger comme chez nous ; car il interrogea les ennemis comme les amis de la France, et il exagère peu quand il dit que « dix lignes de tel ou tel chapitre lui ont coûté parfois quinze jours de le<5ture » . N'a-t-il pas poussé la conscience jusqu'à faire le voyage de Hollande, pour y feuilleter les pamphlets calvinistes que la censure arrêtait encore à nos frontières? Parmi les documents dont il eut la primeur, notons les mémoires alors inédits de Villars, du maréchal de Berwick, de Torcy, de Mme de Caylus, du marquis de Dangeau et même de Saint-Simon, sans parler de ceux que laissa Louis XIV, et qui lui furent communiqués par le maréchal de Noailles, grâce à des louanges qui lui ouvraient toutes les portes. Outre que son savoir-faire se glissait partout, son titre d'historiographe lui permit aussi de pénétrer dans les archives secrètes du dépôt du Louvre sur les Affaires étrangéi'es, du ministère de la guerre, etc., où il put c travailler six mois, sans relâche ». Récemment
1. Histoires Générales de Louis XJV par Pellisson, Riencourt, Reboulet, Larrey, Hode, La Martinière, Roussel, Lamberty, le comte Ottieri, le bénédictin Siri, etc.; Abrégés chronologiques du P. Daniel, du président Hesnault; Lettres de Mazarin, du comte d'Avaux, de Mme de Maintenon, de Fénelon, de Bolingbroke ; Annales politiques de tabhé de Saint-Pierre ; Recherches sur les finances par Forbonnais ; Becueils littéraires du F, Niceron, du P. Lambert, du P. Desmolcts; Mémoires des intendants publiés vers 1700, de Duguay-Troain, de Feuquières pour la marine et la guerre, etc.