‹ Études littéraires sue les classiques français des classes supérieures. Refondues, complétées et misés au courant des programmes officiels et des travaux les plus récentsChapitre 251 sur 334 · SIÈCLE DE LOUIS XIV : UNE RÉHABILITATION · texte numérisé non relu

SIÈCLE DE LOUIS XIV : UNE RÉHABILITATION

lie pardonnaient pas à Louis XIV son ambition, et à la France son prestige.

Il y avait donc pour une réhabilitation bien des rancunes à braver ou à vaincre. Or Voltaire eut le courage de la tenter, et le bonheur d'y réussir; car ce qui fut alors une témérité est devenu en gros le jugement de l'avenir, et il eut le premier, nous ne disons pas l'instinct, mais la pleine conscience d'une vérité qui prévaut, malgré de graves réserves.

Dans ce livre, dont le titre seul fat alors une hardiesse, comment expliquer la complaisance qui, tout à coup, imposa silence à l'ironie de sa polémique habituelle^ et poesque à tous ses préjugés t Serait-ce qu'écrivant à Potsdam, il voulut se faire pardonner sa désertion par un gage de patriotisme flatteur pour l'arrière-petit-flls et le successeur du souverain dont il loue la cour et le gouvernement? Non, l'accent même de l'œuvre le défend d'un tel soupçon. Car il est visible que son cœur est gagné d'avance à tout ce qui brille, à tout ce qui représente les douceurs de la civilisation et les élégances de la politesse.

Son idéal, c'est une société parée de toutes les gloires, et capable de satisfaire tous les goûts de l'esprit. Voilà pourquoi son imagination fut séduite par l'éclat d'un âge digne de rivaliser avec ceux de Périclès, d'Auguste et des Médicis. S'il voulait en retrancher quelque chose, ce n'était ni la guerre

— pourvu qu'elle fût heureuse — , ni même le pouvoir absolu

— car il a ses compensations, du moins pour un bourgeois ami de l'ordre comme Voltaire, qui le fut au point de paraître aussi royaliste que le grand roi lui-même — , mais, cet esprit religieux, qui semblait alors comme une âme répandue partout. Et encore! une religion n'est-elle pas utile, à ses yeux, pour contenir ceux qui n^auraient pas le frein d'une modération naturelle? Malgré des arrière-pensées que l'on devine, l'homme de parti va donc ici s'observer assez pour que l'Église ellemême profite de la splendeur que le génie des lettres a répandue sur elle. Disons seulement que cette justice parait lui coûter : car elle ne part pas de son cœur; c'est une tenue de pure bienséance, et toute prête à se déconcerter k la première occasion. Aussi lui arrive-t-il, par furtive échappée, de

démentir cette réserve, surtout en certaines pages ajoutées après coup par l'auteur des Lettres anglaises.

Ce livre cst-ll un panégyrique? — Toutefois Ton peut dire en général que, dans nul autre ouvrage, Voltaire n'a montré plus de modération. Loin de le taxer d'irrévérence, on serait tenté plutôt de se tenir en défiance contre un panégyriste trop ébloui par son admiration. Lemontey ne Taccusa-t-il pas t d'avoir traité un roi qui fondait des académies, comme les moines traitaient jadis les princes qui dotaient les églises »? Il y a beaucoup de vrai dans cette piquante remarque. Ce fut le sentiment des lecteurs, que dominaient encore des griefs récents. Plus tard aussi, M. Lacretelle lui reprochera d'excuser les entraînements du luxe ou le fléau de la guerre, t d'effacer les ombres du tableau, d'écouter à peine les rumeurs des mécontents » ; en un mot, d'avoir été trop louangeur. Il est certain que l'historien a, de temps en temps, perdu l'équilibre. On ne le niera pas, surtout depuis que les indiscrétions des mémoires contemporains nous ont ouvert les coulisses de ce théâtre, où de spécieux décors cachèrent bien des intrigues inavouables, des scandales et des misères. Reconnaissons même que Voltaire se montre ici, parfois, un épicurien trop préoccupé des plaisirs ou des commodités de la vie. Son amour du bien-être, de la gloire et des beaux vers manque, en effet, d'une certaine élévation morale : au lieu de trouver à redire aux faiblesses des princes, il les accepte, ou les absout. Enfin, nous devons ajouter qu'aux heures tragiques, le narrateur n'a pas toujours la mâle tristesse où tressaille l'émotion des grandes catastrophes.

Mais n'allons pas au delà, et gardons-nous d'appeler flatteur l'historien qui parut téméraire au gouvernement ombrageux de Louis XV, lorsqu'en 1739 son premier essai fut supprimé par arrêt du conseil. Il est vrai que ce gouvernement n'aimait pas les comparaisons, n'ayant rien à y gagner. N'oublions pas non plus que, douze années après, l'ouvrage, accueilli dans toute l'Europe, dut faire quarantaine à nos frontières, ce qui justifie cette plainte de l'auteur : « J'ai un privilège de l'Empire pour dire que Léopold était un poltron ; j'en ai un en Hollande pour dire que les Hollandais sont des ingrats, et que leur commerce dépérit; je puis hardiment imprimer, sous les yeux du roi de

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