SES LETTRES DE RECOMMANDATIONS, ETC
source. Cela vaut les épîtres les plus délicieuses d'Horace, témoin ce billet reçu par Turgot, le 28 juillet 1774, au lendemain du jour où il fut nommé ministre de la Marine : c Monseigneur, je me tiens très malheureux d'être continuellement près de mourir, lorsque je vois la vertu et la raison supérieure en place. Vous allez être accablé de compliments vrais, et vous serez presque le seul à qui cela sera arrivé. En chantant à basse note le de Profundis pour moi, je chante Te Deum laudamus pour vous. > On sent qu'il est en fête. Il en a le droit; car le ministère de Turgot est un peu son œuvre. Il n'aura pas toujours la même cordialité dans la louange, notamment lorsqu'il dit, en 1765, à soixante et onze ans : « J'ai trois ou quatre rois que je mitonne. Comme je suis fort jeune, il est bon d'avoir des amis solides pour le reste de la vie >. Voltaire fut pour la Philosophie un ministre des affaires extérieures. Sans parler de Frédéric, le duc de Wurtemberg, l'électeur Palatin, le duc et la duchesse de Saxe-Gotha sont presque ses courtisans. Le pape Benoît XIV eut l'esprit de ne pas refuser la dédicace de Mahomet, Elisabeth et Catherine II l'assiègent de leurs coquetteries. Christian VII de Danemark s'honore d'avoir appris de lui à penser. Gustave III place sous son patronage la révolution politique accomplie par lui à Stockholm (août 1772). Joseph II ne s'abstient que par déférence pour Marie-Thérèse d'aller le visiter à Ferney.
Gardons-nous pourtant de prendre pour un plat adulateur celui qui put dire avec la familiarité d'un joueur gagnant la partie : < J*ai brelan de rois quatrième » : car Voltaire a toujours fini par se mettre à l'aise avec les plus grands, surtout après les aventures de Potsdam, et par concilier les égards dus au rang suprême avec ce qu'il se devait à lui-même. S'il offre la fine fleur de ses hommages, s'il sait captiver par mille coquetteries ceux dont il a besoin et qui lui rendront la pareille, sa dignité reste donc sauve. Il n'est jamais plus enchanteur que dans ces rencontres où il ne s'agit que de façonner un bijou, et de polir un diamant. Plus la substance est mince, plus est ingénieux un art qui ne parait pas. Ces bulles fragiles sont on ne sait quoi d'impalpable et d'impondérable qui se joue dans la lumière.
Le cœur de Voltaire. Sa clientèle. L'avoeat des pandes eanses. Le promoteur des réformes. Le philanthrope. —
Mais les lettres de Voltaire ne gloriOent pas seulement son esprit, elles justifient encore son cœur, et attestent sa bonté. Ici' les preuves surabondent; il en est même de si retentissantes, et si souvent célébrées, qu'on peut craindre, en les rappelant, d'insister sur un lieu commun, ou de démontrer l'évidence. 11 faut pourtant bien parler d'abord de toute cette clientèle d'opprimés, dont il fut l'avocat bénévole et infatigable. Plus sa renommée grandissait, plus il sentit qu'elle lui imposait une responsabilité bienfaisante; et, s'il a vraiment régné sur l'Europe, c'est surtout parce que toute violation du droit lui arrachait un de ces cris qui traversent les âges.
Les noms de Galas et de Sirven * viennent ici sur toutes les lèvres. Or, en songeant à ce qu'il lui fallut de dévouement, de patience, de courage, de travail, et d'énergie pour soulever l'opinion en faveur de ces familles innocentes, et forcer la justice à reconnaître une irréparable iniquité, on croit Voltaire sur parole quand il nous dit : « Durant ces trois années, il ne m'est pas échappé un sourire que je ne me sois reproché comme un crime >. Il y a des accents qui ne trompent pas; celui-ci par exemple : « Je pleurais, à l'âge de seize ans, lorsqu'on me disait qu'on avait brûlé, à Lisbonne, une mère et sa fille, pour avoir mangé debout un peu d'agneau cuit, avec des laitues, le 14 de la lune rousse. L'innocence opprimée m'attendrit; la persécution m'indigne et m'effarouche. Plus je vais en avant, plus le sang me bout. J'ai toujours la fièvre le 24 du mois d'auguste, que les barbares Welches nomment août ; c'est le jour de la Saint-Barthélémy. Mais je tombe en défaillance le 14 mai, où l'esprit de la Ligue assassina Henri IV.... Cependant,
1. Le 9 mars 1762 avait été exécuté à Toulouse JeùXi CaUu^ vieillard protestant accusé d'avoir pendu son lils, parce qu'il voulait, dit-on, se convertir. Obligée de s'expatrier, sa famille se réfugia à Genève. C'est à cette occasion que Voltaire composa son Traité sur la tolérance (1763). 11 sut intéresser Choiseul à cette affaire. La sentence de Toulouse fut cassée, et Calas proclamé innocent le 9 mars 1765. — Quant à Sirven, il habitait Castres. Une de ses filles, dont l'esprit était troublé, se jeta an fond d'un puits. Sirven* comme Calas, fut accusé d'avoir tué sa fille pour empêcher sa conversion ; il réussit à se sauver en Suisse, et fut condamné à être pendu en effigie. Ce procès de r(*habilitation dura dix-huit ans.
SON CŒUR d'après SES LETTRES. 555
les Français dansent comme si de rien n'était. Calas et le chevalier de la Barre m'apparaissent quelquefois dans mes rêves. On croit que notre siècle n'est que ridicule : il est horrible. > Oui, cette tragédie de Toulouse lui fit alors oublier toutes les autres, jusqu'aux siennes ; oui, bien des infortunes trouvèrent en lui un vengeur éloquent, sinon toujours désintéressé. Tantôt il s'efforce de défendre la vie de l'amiral Byng contre l'inflexible politique du gouvernement anglais, intéressé à voir un coupable dans l'officier vaincu par les armes de la France. Tantôt il cherche sous la poudre des greffes les titres qui, méconnus d'abord par un parlement formaliste, serviront plus tard, grâce à Louis XVI, à l'affranchissement des serfs du moirt Jura. Ailleurs, bien que partisan du coup d'État de Maupeou contre les parlements, il flétrit les sévices exercés par le pouvoir contre la vieillesse illustre de La Chalotais. En même temps il revendique la réhabilitation de Lally-ToUendal, accordée enfin, la veille de sa mort, aux efforts réunis de la piété filiale et de la philosophie. Une autre fois, c'est le jeune Fabre qu'il arrache, après sept années de douleurs, à la perpétuité des galères, où il s'est héroïquement substitué à son père. Sans son intervention, la veuve de Montbailly eût payé de sa tête l'erreur judiciaire qu'on appelle la méprise d'Arras. S'il n'a pu dérober le jeune chevalier de la Barre aux juges d'Abbeville, du moins il sauve d'Étallonde, complice d'une faute punie comme un parricide.
Nulle plainte ne réclame en vain le secours de cette voix puissante qui protège l'honneur des victimes, quand il est impossible de prévenir leur supplice. C'est encore Voltaire qui, avant Beccaria» réclame sans relâche contre la barbarie de la procédure criminelle et les cruautés de la torture. C'est lui qui, avant Adam Smith, éclaire les problèmes élémentaires de l'économie politique et réhabilite le luxe calomnié par d'inintelligents déclamateurs. C'est lui qui s'élève contre la vénalité des charges, laquelle avait trouvé grâce devant l' ex-président Montesquieu, qui obtient pour les protestants la faculté des mariages mixtes, qui fait convertir la corvée en redevances pécuniaires, et provoque les adoucissements apportés à la tyrannie des maîtrises. La plupart des réformes accomplies par
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aa6 VOLTAIRE.
Turgot Teurent donc pour promoteur; et dans cette propafçandû sakilaire, la vieillesse de Voltaire ne s'annonçait au monde que par une sollicitude plus constante pour les intérêts généraux de l'humanité.
« L'auber^isle de l'Europe. * Le sei^nenr de Femey. L^Jnteree^seur nniverael* — Tel nous le montrent aussi ses lettres inlimes; car il avait le droit de dire : c Les terres que j'ai défrichées et un peu embellies n'ont vu couler que les larmos des Calas et des Sirven, quand ils sont venus en mon asile 1. Dans son diocèse, c il a quadruplé le nombre de ses paroissiens » , et il n'y a pas un seul pauvre autour de son château. D'un village il a fait une ville : elle a ses manufactures dont le commerce rapporte plus de 400000 francs par an. Il l'a dotée d'im théâtre et d'une église. Il a fait passer la charrue sur des maniis stériles. Aux fêtes solennelles, son curé llii adresse une haran^MiCj ses vassaux le saluent par des décharges de mousqueteiie, les rosières lui présentent des corbeilles de fruits enrui^annés, ses fermiers boivent à sa santé le vin de ses crus. Chaque jour lui amène des amis, des étrangers, des beaux esprits, des princes, des hommes d'épée, de robe ou même d'église^ un peintre comme Vernet, un sculpteur comme Pigalle, un musicien comme Grétry. Les paysans qui passent trouvent chez le seigneur du lieu un dîner prêt et une pièce de monnaie pour contiijvier la route.
Quant à lui, il est l'intercesseur universel, et tient le ministère des ^a-âees. Tantôt c'est frère Macaire qu'il recommande au uian|uis d'Argenson, pour qu'il lui délivre une patente d'ermite. Taiitôl c'est une candidature qu'il patronne à l'Académie. Aujourd'hui il écrit au duc de Richelieu pour qu'il augmente tes hou (M ni [-es de Lekain. Demain, c'est un jeune secrétaire qu'il ijroptisp à un diplomate, ou un pauvre diable qu'il place en quelque bonne maison. Une autre fois, il plaide près d'un résident de France pour une dame genevoise qui soupire après le rappel de son mari banni par le Conseil de Genève; ou bien il frappe à la porte de M. Fallu, intendant de Lyon, en faveur d'un israélile auquel la douane a saisi ses bardes. Nous ne disons rien des eoiifrères besogneux ou des débutants pleins d'espérancesj qu'il faut réconforter par des subsides ou des encoura-