‹ Études littéraires sue les classiques français des classes supérieures. Refondues, complétées et misés au courant des programmes officiels et des travaux les plus récentsChapitre 263 sur 334 · LE CRITIQUE : SES PRÉJUGÉS · texte numérisé non relu

LE CRITIQUE : SES PRÉJUGÉS

ses rivaux, dans tous les temps, seront entachés de partialité. Enfin il a beau faire effort quelquefois pour déclarer que « le to kalon n'est pas le même pour les Anglais et pour les Français,... que le beau est souvent très relatif* », il ne réussit jamais à s'affranchir assez de son goût classique ou, plus exactement, néo-classique. De là les singulières aberrations de sa critique sur les Anglais ou les Espagnols, ou sur toute œuvre qui est conçue en dehors des règles et des bienséances néo-classiques. Pour Voltaire comme pour La Bruyère qu'il continue directement, le dogme fondamental et plus ou moins avoué de toutes ses théories littéraires est la prédominance de la forme sur le fond.

Cette insuffisance d'érudition, ce classicisme outré, cette envieuse partialité, voilà donc les trois causes principales d'erreur pour Voltaire critique, celles auxquelles il faut toujours songer avant d'adopter ses arrêts, et dont on retrouve l'influence dans ses jugements sur tous les genres.

Étroltense de sa eoneepUon de Tépopée el de la haute poésie I sa partialllé pour on eoniro ses contemporains, — Par exemple, si sa théorie du poème épique est trop évidemment insuffisante; s'il ne devine pas les conditions de temps et de milieu nécessaires à l'éclosion d'une épopée; s'il ne soupçonne pas la distinction essentielle à faire entre l'épopée primitive et l'épopée savante ; s'il croit nécessaire de réfuter cette opinion de M. de Malézieux que les Français n'ont pas la tête épique; s'il espère y avoir réussi en écrivant sa Henriade, et en y faisant jouer la machine épique, suivant la recette Ju Père Le Bossu, c'est qu'il n'entend pas mieux Homère que ne fait La Motte, c'est qu'il ignore, comme Boileau et tout le monde autour de lui, ce vénérable trésor de nos épopées nationales qu'exhumera l'érudition du siècle suivant.

Si sa conception de la poésie est mesquine, c'est qu'il a voulu, suivant la pure formule néo-classique, subordonner

1. Cf. Extraits en prose de Voltaire, par M. Brunol (Hachette), p. 277 sqq. Nous renvoyons nos lecteurs à ce choix très judicieux et très suffisant. Nous en suivrons le texte et les divisions d'aussi près que possible, dans ce complément à l'étude de M. Merlet sur Voltaire, qu'a rendu nécessaire l'article des nouveaux programmes, intitulé : Voltaire, Extraits en prose.

Jlniapuation et la sensibilité elle-même à la raison. Il déclare rïpirssément que c les vers, pour être bons, doivent avoir li'xju titude de la prose, en s'élevanl au-dessus d'elle >. Ne ilonno-t-il pas, comme un critérium infaillible de la valeur des îmuLTinations poétiques, le conseil de les dessiner en idée et de voir le tableau qu'elles feraient ainsi sous nos yeux? Comment î^'rtniitier après cela que, non content de ne pas entendre Pin- ^Um\ comme Boileau, il se soit cru dispensé de tout respect (mvi^ift lui, et ait étalé en le critiquant, une ignorance si plai- ,<aiili*? En vérité, son intelligence de la haute poésie touche par- IViis au comique, et îl en arrive à écrire très sérieusement :

■ V enthousiasme est^admis dans tous les genres de poésie où il ri lire du sentiment... Ce qui est toujours fort à craindre dans l'eut (tûusiasme, etc. V enthousiasme raisonnable est le partage ttt'^ ^Tands poètes.... » Ne croirait-on pas entendre cet abbé ptvi rpteur, interprète du goût français à l'étranger et si finenu ni croqué par Stendhal, auquel il définissait la poésie l'art H'ojiier la prose de rimes et de l'illustrer avec des images bien jMï.f'esT Aussi l'auteur de la Heririade était-il plus fondé qu'il iM' If croyait à dire : c De toutes les nations polies, la nôtre est hi inoÎDs poétique ». ;

Sniis entrer dans le détail de ses jugemei^ts sur ses contemlionijns, il suffira de renvoyer à ceux qu'il'a multipliés sur les li'Eii- écrivains du xviii® siècle qui furent les plus grands, avec nu ïiprès lui, à savoir : Montesquieu, BufTon et Rousseau. Ils siml <.élèbres par leur injustice ou leur frivolité. En revanche, jMMiî combien d'écrivains plus ou moins médiocres, mais amis, n';i-i-il pas fait fumer son encens, dans sa correspondance?

Vnlialre el « le grand goût ». — Mais, après ces réserves i\v|M i î^ses, il faut reconnaître que Voltaire a senti mieux que IH'r>niine et loué, même chez les autres, certaines qualités littél'fliif^ qu'il possédait au plus haut degré, telles que le sentiment tlu 'jruie de notre langue, le style, l'esprit, le goiit classique, le yraitil goût, comme il l'appelle *. Alors quelle rapide sûreté <lans le coup d'oeil, quelle, alerte finesse dans le goût, quelle jk'rsivité ou quelle verve dans les considérants du jugement, et

l ri, Extraits, op. c, pp. 1^, 163, 192, 2W.

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