LE CRITIQUE THÉÂTRAL
avec quelle précision la formule de l'arrêt se grave dans l'esprit! Le chapitre xxxii du Siècle de Louis XIV mesure, par exemple, toute la portée de la critique de Voltaire, quand il échappe aux causes ordinaires de ses erreurs. C'est un monument admirable de la critique classique, et, mieux et plus que La Bruyère, dans le chapitre des Ouvrages de Vesprit, il y a parlé le langage définitif de la postérité sur le grand siècle.
Voltaire critique théfttral t Imporlanee capitale de ses théories dramatiques i fierté de ses déclarations y relatives. — Mais l'effort principal de la critique de Voltaire a porté sur le théâtre. Aussi l'examen de ses théories dramatiques est-il une source inépuisable d'intéressantes dissertations, surtout si l'on veut bien considérer, avec lui, que les plus incontestables chefsd'œuvre de notre littérature se sont produits sur la scène tragique ou comique.
L'ensemble de l'œuvre de Voltaire montre clairement que sa vaste activité n'eut pas d'objet plus constant que le théâtre. Il avait soif des triomphes retentissants qu'on y remporte, et il estimait que la plus haute gloire littéraire en est la suite. Mais son goût, parlant plus haut que sa vanité, même après les plus heureux succès des tragédies, des comédies, des opéras, par lesquels il tentait infatigablement la conquête de cette gloire, le forçait cruellement à s'avouer vaincu, dans tous les genres dramatiques, par ses incomparables devanciers, les Corneille, les Racine, les Molière et les Quinault.
Le critique songeait alors à tirer honneur et profit de cette même clairvoyance qui venait de faire le tourment de l'auteur, et il revendiquait hautement l'autorité didactique comme le moindre fruit de sa pratique de la scène. C'est ainsi que, par un calcul qui lui était familier, et que lui seul pouvait faire sans danger, Voltaire demandait à son esprit de le consoler des défaillances de son génie.
Dès 4731, après les fortunes diverses de ses premiers essais dramatiques, il écrivait aux auteurs des Nouvellistes du Parnasse cette déclaration formelle : c Je ne me vante que de connaître mon art et mon impuissance >. Trente ans plus tard, étant alors l'auteur de Zaïre et de Mérope^ il affecte de pousser la familiarité de l'aveu sur ce point délicat jusqu'à écrire à
Lekain, à «on citer Roscius : « La tragédie est un art que j'ai peut-être mal cultivé, mais je suis de ces barbouilleurs... qui connaissent très bien la touche des grands maîtres ». Enfin, c'est la fierté du critique qui éclate encore sous la modestie solennelle de cette affirmation faite à son vieux confident littéraire, d'Argental, à propos du Commentaire sur Corneille : « Sî je n'ai pu servir mon pays comme auteur, je le servirai du moins comme commentateur ». Ainsi, quelques réserves qu'on puisse et doive faire, là comme partout, sur la sincérité de Voltaire, il reste néanmoins évident que s'il affectait parfois de faire bon marché de sa gloire d'auteur tragique, il n'eût pas entendu raillerie sur l'autorité qu'il affichait en matière de critique théâtrale.
Ses titres à l'autorité en matière théAtrale; intérêt et profit qu'on trouve ù les examiner. — La liste de ses titres à cette autorité est longue et le contrôle en est délicat. Que d'œuvres dramatiques, en effet, depuis les Perses d'Eschyle jusqu'aux Barmécides de La Harpe, sur lesquelles Voltaire a dit son mot, en passant, ou disserté dans les règles! Et dans la mêlée de tous ces jugements, tantôt aiguisés et décochés en épigrammes, tantôt pesés et formulés avec l'imposant appareil d'une critique qui se déclare didactique avant tout, quels sont ceux qu'il faut récuser ou au moins reviser, comme dictés par les nécessités suspectes d'une polémique tour à tour agressive et défensive? Et quelle est l'exacte portée de ceux où le critique n'a consulté que son goût et son expérience? Ënfm, peut-on résumer en un corps de doctrines bien cohérent, ou au moins rattacher à quelques principes théoriques, les mobiles impressions de la sensibilité littéraire la plus exquise, mais aussi la plus irritable qui fut peut-être jamais? Chercher des réponses détaillées à ces questions, c'est agiter les principaux problèmes de la critique dramatique. Glaner dans l'œuvre touffue de Voltaire les solutions de ces mêmes problèmes, telles que les lui suggéraient une expérience constante de la scène, et ses lectures discursives des productions dramatiques les plus diverses ; en rapprocher les résultats les plus certains de la critique de nos jours, que l'érudition d'une part et de l'autre l'évolution 'les genres dramatiques ont faite plus expérimentée et plus