CONCLUSION SUR VOLTAIRE
sans la flamme de son style ou de son esprit! Certes cette clarté ne perce pas les ténèbres des grands problèmes qui nous cernent de loin, mais de partout, quoi que nous puissions dire et faire pour leur échapper; cependant elle n'en est pas moins précieuse pour les courtes et nécessaires besognes de la* pratique journalière de la vie.
Sa morale de l'actton. — Quoi de plus clair, par exemple, que cette conclusion de Candide : « Travaillons sans raisonner, dit Martin, c'est le seul moyen de rendre la vie supportable », et que cette réplique finale et fameuse à l'optimisme bavard de Pangloss : « Cela est bien dit, répondit Candide, mais il faut cultiver notre jardin »? Cela ne vaut-il pas toute une casuistique, et l'optimisme sentimental de J.-J. Rousseau prêche-t-il mieux l'action que ce viril pessimisme? C'est d'ailleurs une antique leçon : « Être, voilà ce qu'on aime et préfère, disait le précepteur d'Alexandre, et nous ne sommes que par l'action, c'est-à-dire par la vie et par l'acte * >. M. Thiers ne répétait-il pas à ses familiers : « Agissons. La vie n'eût-elle pas d'autre but que l'action, qu'elle vaudrait encore qu'on la vécût. » C'est l'action qui dégage la joie du présent, l'espérance de l'avenir, la noblesse du souvenir. Jamais il n'a été plus nécessaire de répéter cette mâle leçon à la jeunesse, et c'est pour l'avoir prêchée sur tous les tons que Voltaire méritait, quoi qu'on ait pu dire, cette plus large part qu'on vient de lui faire dans nos écoles.
Le JuJiCieler. — L'activité à ce haut degré a d'ailleurs une moralité immanente, pour ainsi dire, et tend finalement au bien. On sait, par exemple, quelle haine fiévreuse inspirait à Voltaire le spectacle de l'injustice, même dans le passé lointain de l'histoire, et avec quelle sincérité généreuse il a travaillé à augmenter en somme la part de la justice dans le monde.
ConctiMion sur ses mérites d'écrivaia et de penseur. — Comme écrivain, Diderot l'a déclaré un jour le « second dans tous les genres >. Mais qui donc de son temps, y compris Cré-
1. « Tb eîvac Tracnv alpetbv xal çiXTrjTdv ècriièv ô'èvgpyeia, tô Criv yàp xal «paTTeiv » (Eth., IX, 7) : et plus loin : * *H6eïa Vt<n\ tou (làv irapdvTO; tj
billon, pouvait lui disputer la palme de la tragédie? Quel était son rival dans la poésie légère? Qu'avait-on, en histoire proprement dite, qu'on pût opposer au Siècle de Louis XIV et à ï Essai sur les mœurs'f Qui donc, en aucun temps, avait tourné une lettre comme lui? Marivaux se récrie : « C'est la perfection des idées communes >. Eh bien, soit! Est-ce donc une si grave critique? Elle a encore moins de portée que les épigrammes de Piron et de Gilbert (Je prends mon vol ten^e à terre, Vole à terre, etc.). Oui, Voltaire, penseur plus original qu'on ne dit d'ordinaire *, l'est moins que Montesquieu, que Diderot, que D'Alembert, que Condillac, que Rousseau même, mais il a eu une curiosité universelle au service de laquelle il a mis un bon sens presque infaillible, cette « raison qui finement s'exprime » et n'oublie jamais de sacrifier aux Grâces, et un style qui, pour la hardiesse unie à la correction, pour la souplesse et la fermeté, n'a pas d'égal dans notre prose. Pour le fond. Voltaire est un touche-à-tout de génie, rien de plus, mais rien de moins. Pour la forme, il est le Racine de la prose. Par le fond et par la forme il est le roi de l'esprit, c'est-à-dire le plus français de nos écrivains. Que ne lui pardonnerait-on pas, en outre?
1. Il en est un peu do lai comme de Cicéron : sa clarté lui a fait du tort près de certains philosophes. On commence à lui rendre justice. Cf. M. F. Picavet, Revue philosophique, t. XXVI, p. 691 sqq.