‹ Études littéraires sue les classiques français des classes supérieures. Refondues, complétées et misés au courant des programmes officiels et des travaux les plus récentsChapitre 274 sur 334 · QUATRIÈME PÉRIODE · texte numérisé non relu

QUATRIÈME PÉRIODE

Le chemin de Damas. — Un succès académique : Discours sur les sciences et les arts. — Diderot, le c premier » de ses deux amis de choix, l'autre étant Grimm, venait d'être enfermé

au château de Vincennes, pour certaines personnalités de sa Lettre sur les aveugles (1749), et Rousseau allait Vj visiter. Un jour qu'il lisait, chemin faisant, le Mercure de France, ses yeux tombent sur cette question proposée par TAcadémie de Dijon pour le prix de l'année suivante : c Si le progrès des sciences et des arts a contribué à corrompre ou à épurer les mœurs ». Ce fut son chemin de Damas, un éblouissement dont il a fait le pathétique récit dans une lettre célèbre à M. de Malesh^rbes (12 janvier 1762) et, en tout cas, une ère nouvelle.

Aidé des conseils de Diderot, il fait le procès à la civilisation et envoie son discours dit c Discours sur les sciences et les arts ». Un an après (1750), l'opuscule est couronné; Diderot le fait imprimer, et, comme il l'écrivait à son ami, « il prend pardessus les nues, il n'y a pas d'exemple d'un succès pareil ». Rousseau déclare avec une fierté légitime, tout en confessant les défectuosités de ce premier essai : « Cette faveur du public me donna la première assurance véritable de mon talent dont, malgré le sentiment interne, j'avais toujours douté jusqu'alors >.

Un Insuccès académique et une antre œnvre pie. — Ce doute était fondé, comme le prouvent tous les essais que nous avons énumérés, y compris deux autres élucubrations de la même époque, dont un ouvrage de commande, VOraison funèbre du duc d'Orléans, pour l'abbé Darti, et un certain Discours sur la ve7*tu la plus nécessaire aux héros, qui est mal venu et qu'il n'envoya même pas à l'Académie de la Corse, par laquelle le sujet avait été mis au concours (1750).

Nonvelie crise physique et morale : la « réforme personnelle ». — Mais nous voyons que les lauriers de l'Académie de Dijon le consolaient, s'ils ne le nourrissaient pas. Avec ce succès coïncide à peu près le second accès de sa maladie chronique, et le tout aboutit, comme aux Charmettes, à une crise morale. Rousseau entreprend de c briser les fers de l'opinion », de dévouer sa vie à la vérité, suivant la fière devise qu'il emprunte à Juvénal, vitam impendere vero ; et, pour mettre d'accord ses moindres actes avec sa conduite, il exécute sa « réforme personnelle ».

Il venait d'être promu au poste lucratif de caissier de M. de "rancueil, qui était receveur général des finances; il démis-

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Bionne, et, se laissant traiter de fou, de caissier d'un financier il se fait copiste de musique. Il renonce à toute parure, quitte la dorure et les bas blancs, prend une perruque ronde, pose répée, et un voleur qui lui dérobe c ses quarante-deux chemises, de très belle toile, reste de son équipage de Venise », l'aide à achever sa c réforme somptuaire ». Dès lors il a un rôle et un costume; il ne cessera de se dire, comme écrivait Cicéron à Brutus : Tu es in seena. La curiosité publique en est surexcitée, c Bientôt, dit-il, il aurait fallu me montrer comme Polichinelle à tant par personne. »

Le « Devin de vlllai^ » (i VSS). — Honnenr et preflt. — Polé* ulqnes. •- La préface de « IVardase ». — Tout en rêvant à son « grand système » de rénovation sociale, et non content de copier de la musique, il en fait. Son opéra du Devin de village, joué à Fontainebleau, en octobre 1752, devant le roi, y remporte un succès qui non seulement atténua la chute ultérieure de Narcisse (décembre 4752), mais l'élève au-dessus de la notoriété jusqu'à la gloire ou peu s'en faut. L'argent s'ajoutait à l'honneur. Il avait évité une pension du roi, moitié par une fierté calculée, moitié par peur de l'entrevue, et néanmoins il eut de son Devùi un produit pécuniaire assez grand pour le € mettre en état de subsister plusieurs années », et suppléer à « la copie qui allait toujours assez mal ».

Cependant il était assailli par une nuée d'adversaires que lui avait suscités son discours couronné, et parmi eux le roi Stanislas. Il leur tient tète, mesurant d'ailleurs la portée de ses ripostes à leur quaKté ou à leurs intentions. Il achève même de prendre position cpntre le siècle, ses pompes et ses œuvres, dans la préface de Narcisse, et de se camper « en républicain et frondeur en titre ».

Va noaveaa eoneonrs académique i « Discours sur F iné« saliCé • (4964). — Le « «rand sjfpitème ». -- Surgit une seconde question, toujours du cru de l'Académie de Dijon : Sur l'origine de Vinégalilé parmi les hommes (1754). Surpris d'abord de l'audace du sujet, Rousseau sent croître la sienne, y voit une occasion de pousser sa thèse, va s'enfoncer dans la forêt de Saint-Germain, et en rapporte le fameux Discours sur cette question proposée par l'Académie de Dijon : Quelle est ï origine

de Vinégalité parmi les îtommcs, et si elle est autorisée par la loi fiatûrelle? Diderot redoubla ses applaudissements, mais TAca^ demie de Dijon n*eut garde de décerner le prix à un concurrent qui commençait par présenter la propriété comme Torigine de tout le mal social.

Voyage à Genèire et nnv le lae (i'yS4). — lastalistfon à VBrmiîw^e (avHl l'VStt). — Ia Lettre à d'Alenbert (l'VSS). ^ « La Nouvelle Hélofse • (176i).— * Le Contrat soelal » (17119). — « Emile • (fV^S). — En 1754, Rousseau va promener sa gloire naissante et son c enthousiasme républicain » dans son pays. 11 y est fêté et rétabli sur la liste des citoyens, après un retour à la religion protestante. Il y fait une première rédaction du Contrat social, et recueille dans sa tête, pendant six jours de promenade autour du lac. des paysages qui seront les cadres de la- Nouvelle Héloïse, sondant même la profondeur de Teau, en face de Meillerie, à Tendroit d'où Saint-Preux désespéré écrira : « La roche est escarpée, l*eau est profonde, et je guis au désespoir >. Puis il revient à Paris, hésite quelque temps entre une installation définitive à Genève, comme bibliothécaire, et une retraite loin de V « urbaine cohue >, dans la maison que lui a aménagée Mme d'Épinay à YErmitage, à un quart de lieue de son château de la Chevrette, au bord de la forêt de Montmorency. Il s'y installe (9 avril 4756), c aux grandes huées de la coterie holbachique > ; déclare que de ce jour seulement il commence à vivre; et devient Vours préféré de Mme d'Épinay.

Il se recueille, cesse sa collaboration à V Encyclopédie , où il avait donné des articles sur la musique et l'économie politique, et entame la rédaction de ses chefs-d'œuvre. Notons seulement qu'il avait achevé de se préparer à les écrire en se mettant à l'école de Tacite et en traduisant le premier livre des Histoires. « Quand j'eus le malheur de vouloir parler au public ) dit-il, je sentis le besoin d'apprendre à écrire, et j'osai m'essayer sur Tacite. » Le choix était heureux, et l'âpre éloquence de l'historien stoïcien dont il disait à Bernardin de Saint-Pierre : « Il éloigne, des hommes, Plutarque en rapproche >, ne servit pas peu, comme on verra, à enflammer la sienne. . ' . , . . ■ .

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