I. — Faits historiques
La CUanson de Roland, et les traditions iiistoriqnes. — Éginhard. — L'Astronome Limousin. — Si Tépopée a le privilège de charmer Tenfance ou la jeunesse des peuples, on ne saurait nier que la France, elle aussi, et plus qu'aucune autre nation moderne, ait entendu la voix de la Muse héroïque. En effet, durant les temps qui furent l'aurore du moyen âge et de la société féodale il y eut une telle floraison de poésie guerrière et chrétienne, chevaleresque et galante, féerique et romanesque, que la critique achève à peine de s'orienter parmi la masse de ces poèmes dits, dès le xiii*' siècle, chansons de Geste, dont le nombre est d'une centaine et dont l'étendue va de mille
à vingt mille vers. Ils gravitent autour des noms idéalisé t par l'enthousiasme populaire, et se ramènent à ces troi?^ groupes dits du cycle français, du cycle breton et du cycle antique, que le trouvère Jean Bodel d'Arras distinguait déjà, en ces termes,^ au début de sa Chanson des Saxons '{xm^ siècle) :
Ne sont que 111 matières à nul homme antandant De France et de Bretaigne et de Rome la grant.
Mais ce n'est pas ici le lieu d'agiter les problèmes qui intéressent cet épanouissement touffu de poèmes indigènes!. 11 nous suffira d'observer que chaque grande famille, chaque province, chaque race eut ses héros, et qu'au-dessus de ces figures eni pruntées à des légendes locales grandit et finit par dominer celle de Charlemagne, et que de toutes les chansons dont ses gestes ou hauts faits furent le centre, la plus mémorable est celle de Ronce vaux.
Elle fut inspirée par le retentissement prolongé d'un fait historique, du moins s'il faut en croire ce que raconte le vieux chroniqueur Angilbert, dans une page des Annales qu'on a longtemps attribuées à Eginhard. La voici traduite du latin original : « L'an du Christ 777, Charlemagne était à Paderborn, lorsque l'émir Ibinalarabi vint se présenter à l'empereur, avec d'autres Sarrasins ses compagnons, pour lui faire don de sa personne et des cités que le roi des Sarrasins avait confiées à sa garde. L'année suivante, cédant aux conseils des Sarrasins, et entrainé par l'espoir bien fondé de conquérir une partie de l'Espagne, Charlemagne rassembla son armée, et se mit en marche. 11 franchit la cime des Pyrénées, dans le pays des Gascons, attaqua d'abord Pampelune, dans la Navarre, et reçut la soumission de cette ville. Ensuite il passa l'Èbre à gué, s'approcha de Cœsaraugusta (Saragosse), capitale de cette contrée, emmena les otages que lui offraient Ibinalarabi, Aubuthaur et quelques autres chefs, puis revint à Pampelune. Il en rasa les murs jusqu'au sol pour que ses habitants ne pussent se révolter. Alors, résolu au retour, il
L Ob trouvera un résumé do Tétat actuel de la philologie et de la critique sur les principaux d'entre eux, dans le Précis historique et critique de la littérature française par M. Eugène Lintilhac, t. I, 9* éd., p. 40-59 (Pari», André-Ouédon).