EXAMEN CRITIQUE DU CONTBAT SOCIAL
bonne foi du Contrat social, sans signaler et considérer quelque peu la foule des objections qu'il a soulevées. Examen de quatre objections an « Contrat social »• — 11
nous suffira d'ailleurs d'en relever quatre qui résument toutes les autres. — On l'a accusé, en substance : l® de sacrifier la liberté à. une chimère d'égalité, 2° d'être dérivé d'un principe faux, 3<» d'aboutir à une conséquence féroce, et 4® de n'être dans l'ensemble qu'une utopie.
Première objection s Aliénation de la liberté. — Rousseau a écrit : c Ces clauses, bien entendues, se réduisent toutes à une seule, savoir : l'aliénation totale de chaque associé avec tous ses droits à toute la communauté » . — C'est l'absorption de l'individu par l'Etat, de l'homme par le citoyen, le despotisme de la loi, objecte^t-on, et Rousseau lui-même a déclaré la liberté inaliénable. Mais à ses yeux ce n'est pas là une aliénation véritable, c'est une mise en commun des droits pour les renforcer : c Ce que chacun aliène, dit-il, c'est seulement la partie de tout cela dont l'usage importe à la communauté i ; et ailleurs : c II est si faux que dans le Contrat social il y ait de la part des particuliers aucune renonciation véritable, que leur situation par l'effet de ce contrat se trouve réellement préférable à ce qu'elle était auparavant » . Elle est fondée, en effet, sur l'égalité devant la loi, suivant une remarque qui doit servir de hase à tout le système social : c C'est qu'au lieu de détruire l'égalité naturelle, le pacte fondamental substitue au contraire une égalité morale et légitime à ce que la nature avait pu mettre d'inégalité physique entre les hommes, et que, pouvant être inégaux en force ou en génie, ils deviennent tous égaux par convention et de droit * ».
Deuxième objection t Le contrat social n'a pas de réalité historique. — L'école dite historique conteste la réalité du contrat originel : c L'histoire — objecte un de ses chefs — , qui a vu naître tant d'États, ne connaît aucun exemple d'État contracté par les individus ». C'est là une pure chicane de fait qui n'infirme en rien le droit. Rousseau déclare, dans le Contrat social : t J'étudie les hommes tels qu'ils sont et les lois telles
1. On remarquera l'identité de cette considération capitale avec celle de V Esprit des Lois, citée ci-dessus, p. 615.
qu'elles peuvent être » ; et dans VÊmile : « Il faut savoir ce qui doit être, pour bien juger de ce qui est ».
Et d'abord, il ne s'agit nullement de donner le Contrat social comme fondement à la société en général, mais à la société politique. Cette distinction essentielle et tant de fois négligée, une fois faite, la conception du Contrat social n'eùt-elle d'ailleurs aucune réalité historique, et oubliât-on ses évidentes analogies avec la Déclaration d* indépendance américaine et avec la Déclaration des droits de rhommc, qu'elle n'en serait pas moins une hypothèse commode, bien que provisoire, pour construire solidement la théorie du gouvernement idéal.
Qu'importe donc que le contrat soit devant ou derrière, dans l'ordre des temps, et que son théoricien ait subi avec son siècle, comme on l'a dit avec esprit, une espèce de mirage intellectuel? Il n'en a pas vu moins clair.
TrolBlème objectloii t La professioa de foi eivUe oa 1« UkorU — Une objection plus grave est celle que l'on fait à la sanction que Rousseau demande dans sa conclusion pour cette t profession de foi purement civile dont il appartient au souverain de fixer les articles, non pas précisément comme dogmes de religion, mais comme sentiments de sociabilité sans lesquels il est impossible d'être bon citoyen ni sujet fidèle ». L'auteur du Contrat social s'échauffe ici jusqu'à écrire : « Que si quelqu'un, après avoir reconnu publiquement ces mêmes dogmes, se conduit comme ne les croyant pas, qu'il soit puni de mort; il a commis le plus grand des crimes : il a menti [devant les lois ». Mais sur ce point, à l'aide d'un manuscrit plus complet du Contrat social, on vient de plaider avec force les circonstances atténuantes *, et de prouver que toute cette fin n'est qu'un plaidoyer indirect de Rousseau pour la tolérance en général et pour ses coreligionnaires en particulier.
On pouvait s'en douter à la seule inspection du texte connu. Si Rousseau a imposé un credo à c la sainteté du contrat social et des lois », sous peine de mort, n'était-ce pas pour avoir ensuite le droit de s'écrier très haut, sans être suspect de troubler
1. Cf. M. Alexis Bertrand, le Texte primitif du Contrat soièial^ p. 28 suiv., Paris, tVlphonse Picard, 1891.