PROFESSION DE FOI DU VICAIRE SAVOYARD
Mais la matière n'est pas seulement mue, ce qui prouve une volonté, elle Test suivant certaines lois, ce qui prouve une intelligence : c c'est son second article de foi >, Sa certitude vient moins de sa raison que de sa persuasion interne, c'est-à-dire de la sensibilité, car il dit : c Je le vois ou plutôt je le sens ».
Il délaisse les questions supérieures h sa raison, et arrive, sur certains points, à formuler des réserves qui sentaient le fagot : c Que la matière soit étemelle ou créée, ose-t-il déclarer, qu'il y ait un principe passif ou qu'il n'y en ait point; toujours est-il certain que le tout est un, et annonce une intelligence unique ». Il borne là sa métaphysique et passe à l'homme.
Le dnalismé moral de Véîre busMiiii et le dogme de la Provldeaee* — En méditant sur sa nature, il y trouve deux principes distincts c dont l'un l'élève à l'étude des vérités éternelles..., et dont l'autre le ramène bassement en lui-même, l'asservit à l'empire des sens ». Ici Rousseau traite une question que bien des fois on lui a reproché à la légère de n'avoir pas même considérée, à savoir : < Gomment l'homme, né bon, a-t-il pu faire le mal? » — C'est, répond Rousseau, par un abus de cette liberté qui fait sa noblesse, sans qu'il puisse d'ailleurs troubler Vordre généf*al auquel veille la Providence et qui rend méritoire le bien qu'il fait par choix. Après avoir fait cet appel à la Providence — qui est, ne l'oublions pas, le suprême argument de Rousseau pour harmoniser toutes les dissonances du monde moral, celui qu'il mettait en vedette à la fin du Discours sur les sciences et réservait à la fin de celui sur l'inégalité —, il rentre adroitement dans sa thèse générale : c Le mal particulier n'est que le sentiment de l'être qui souffre : et ce sentiment, l'homme ne Ta point reçu de la nature, il se Test donné.... Otez nos funestes progrès, ôtez nos amours et nos vices, ôtez l'ouvrage de l'homme, et tout est bien. »
D'ailleurs il y a une sanction du mérite et du démérite au delà de la vie, car l'âme est immatérielle et survit au corps. Rousseau n'en veut qu'une preuve, c le triomphe du méchant et l'oppression du juste en ce monde ». 'Gela étant, tout ne peut finir là, et il proteste, avec une éloquente image que lui
fournit sa science de musicien, c contre une si choquante dissonance dans l'harmonie universelle >.
Ronssean et les attributs métaphysiques. — Ainsi, contemplant Dieu dans ses œuvres, il s'est approché en esprit de l'éternelle lumière; mais là il est ébloui, il ne peut plus c juger des causes suivant ses lumières naturelles >, et ne conçoit pas les attributs métaphysiques ; mais qu'importe? s'écrie-t-il dans la sécurité de sa foi à l'existence de Dieu : c Être des êtres, je suis parce que tu es f, et il ajoute, à peu près comme Pascal : € Le plus digne usage de ma raison est de s'anéantir devant toi >.
. Rousseau et les dogmes* — Rousseau et Pascal. — Son optimisme. — Hymne de TOrphée savoyard A la eonseienee morale. — Pourquoi donc, déclarera-t-il tout à l'heure : c II me faut des raisons pour, soumettre ma raison »? C'est qu'il s'agit de n'être pas dupe d^scîot/m^s, c'est-à-dire, pour Rousseau, des hommes. Aussi, après s'être incliné devant les attributs métaphysiques, se redresse-t>il contre les dogmes. Quel abîme se creuse alors entre le Vicaire savoyard et l'auteur des Pensées prescrivant de chercher ici le remède, à l'exemple de tant d'autres qui se sont guéris^ dans la coutume qui incline Vautomate^ et s'écriant : « Suivez la manière par où ils ont commencé; c'est en faisant tout comme s'ils croyaient, en prenant de l'eau bénite, en faisant dire des messes, etc.; naturellement même cela vous fera croire et vous abêtira. — Mais c'est ce que je crains. — Et pourquoi? Qu'avez- vous à perdre?» La paix! la paix! clamait Pascal en vain : tandis que Rousseau y arrive aussitôt : c Grâce au ciel, dit-il, nous voilà délivrés de tout cet effrayant appareil de philosophie ; nous pouvons être hommes sans être savants. » Et son optimisme se donne fièrement carrière, comme dans cette déclaration de Julie au lit de mort: « Qui s'endort dans le sein d'un père n'est pas en souci du réveil », où lui-même a pris soin de montrer en germe la profession de foi du Vicaire savoyard.
De ces principes optimistes, il tire aussitôt une morale. Elle a pour instrument la conscience : t Conscience! conscience! s'écrie-t-il, instinct divin, immortelle et céleste voix; juge infaillible du bien et du mal qui rends Vhomme semblable à Dieu » ;