‹ Études littéraires sue les classiques français des classes supérieures. Refondues, complétées et misés au courant des programmes officiels et des travaux les plus récentsChapitre 304 sur 334 · ANALYSE CRITIQUE DE VÉHILE · texte numérisé non relu

ANALYSE CRITIQUE DE VÉHILE

procher dès mœurs du lecteur, se met en scène sur ce thème : « Si j'étais riche >. Il le développe avec un mélange piquant de verve et de bonhomie, dans ses vœux : dans celui-ci, par exemple, qui est fameux : < Sur le pendant de quelque colline bien ombragée j'aurais une petite maison rustique, une maison blanche avec dès contrevents verts f, etc.

Emile A la recherche de Sophie. — « Adieu Paris! » — Mais il est temps dé marier Emile. Pour trouver Sophie, sa digne tompagne, la femme forte dont parle l'Écriture, il faut quitter Paris : « Adieu donc, Paris, s'écrie Jean-Jacques, ville célèbre, ville de bruit, de fumée et de boue, où les femmes ne croient plus à l'honneur, ni les hommes à la vertu ». C'est sur ce trait que finit le quatrième livre, le plus important de tous.

Dans le cinquième et dernier livre, l'imagination romanesque de Jean-Jacques va se donner carrière et nous n'aurons garde de le suivre partout.

Cinquième livre* -^ tin roman. -^ Édneation de Sophie« -« « La femme de l'homme. » — Le monde « livre dea femmes »* — Sophie élève de la nature. — Il s'agit donc de former la femme qui convient à Thomme naturel, la femme de Vhommé, comme dit Rousseau. Cette femme abstraite devra apporter en dot toutes les qualités qui feront le bonheur de Thomme, et d'abord la douceur, « la première et la plus importante qualité d'une femme » . Elle saura « le chant, la danse et les arts agréables ». « A l'interrogation dure : A quoi cela est-il bon? par laquelle on contenait le babil des garçons, on substituera cette autre : Quel effet cela fera-t-il? » Voilà le principe qui mène au but, la femme étant faite c spécialement pour plaire à l'homme ». Il est bien entendu que le mot plaire a ici la dignité et la noblesse morales que Rousseau visa toujours, sinon Sophie serait, comme on le lui a durement reproché, une esclave du sérail. Elle est, au contraire, une femme très moderne, non qu'elle soit lettrée : « Toute fille lettrée restera fille, déclare Rousseau, quand il n^y aura que des hommes seilsés sur la terre :

-Qttleris cur nolim te diic«fre, Gailla? disefta es. » Elle sait lire à merveille dans le monde qui est, dit41, % 1ë

6o6 JEAN-JACQUES ROUSSEAU.

livre des femmes ». Ea somme, il tient, comme Molière, pour suffisantes des c clartés de tout >.

Sophie est, comme Emile, une élève de la nature, en ce sens qu'elle a été élevée c avec plus de soin que de peine, et plutôt en suivant son goût qu'en le gênant ». Le bal, les festins, les jeux, même le théâtre, tout cela lui est permis, et est sans danger en effet c pour des yeux sains ». Nous n'aurons garde, bien entendu, d'oublier la modestie, que ne remplace aucune de ces vertus du sexe fort, affichées par la fameuse Ninon de Lenclos, laquelle s'était c faite homme », à la grande indignation de Rousseau.

Mais, cette réserve faite, c'est, on le voit, l'éducation à Caméricaine. Ce qui complète l'analogie, c'est que Sophie choisira elle-même son époux; mais, ajoutent ses pai'ents, c c'est à nous de juger si vous ne vous trompez pas sur les convenances »; et le chapitre en est long, heureusement! Sophie est, à l'égard d'Emile, c son égale par la naissance et le mérite, son inférieure par la fortune », etc. Nous voyons ici clairement pourquoi Rousseau n'a pas marié Saint-Preux à JuUe. D'ailleurs, ajoute-t-il, c réalisez une héroïne de roman ».

Roman d'Emile et de Sophie. — On pense si Emile prend feu dès la première rencontre : « Les charmes de cette fille enchanteresse vont par torrents à mon cœur », et réciproquement, suivant la doctrine romanesque dite du coup de foudre ou de Vétincelle, dont Rousseau est un des plus authentiques théoriciens. Le gouverneur tient dès lors le t journal des amours > d'Emile et de Sophie, et vraiment il rencontre de délicieuses scènes de dépit amoureux, des tableaux d'une ^âce passionnée. Sophie a même, en plus d'un endroit, « quelque chose de commun avec la fille d'Alcinoûs », notamment dans la scène exquise où la < nouvelle Atalante » lutte à la course avec Emile, c Me voilà donc, dit Rousseau, le confident de mes deux bonnes gens et le médiateur de leurs amours. » Et comme il s'éprend de sa fiction! Sophie veut-elle manier le rabot d'Emile, Rousseau, témoin de sa maladresse, s'écriera : c Je crois voir l'Amour dans les airs rire et battre des ailes ; je crois l'entendre pousser des cris d'allégresse et dire : Hei^cule est vengé »,

UNE SUITE FACHEUSE DE jJÉMILE, 657

Emile ftéparé de Sophie subit Tépreuve deis v#yages, -^ Le « elioix d'un asile » et le « Contrat social ». -r- Mais i{ faut éprouver Emile- et achever de le former : « ce sera l'affaire des voyages », qui « poussent le naturel vers sa pente, et achèn vent de rendre l'homme bon ou mauvais ». D'ailleurs Émilq aura pour sauvegarde l'amour de sa fiancée. On consacrera ces deux ans de pérégrinations à apprendre les rapports civils avec les autres. hommes, après les physiques et les moraux; à choisir c un asile en Europe où vous puissiez vivr^ heureipç avec votre famille ». C'est ici le cas de traiter toutçs. les V(i9c tières de gouvernement, et Rousseau fait commenter à Ë^ile 1q Contrat social^ comme il lui faisait méditer tout à l'heuç^, d»^ le choix d'une épouse, la leçon du ménage Wolmar, deile^ Nouvelle Héloïse,

Emile marié h Sophie, — Fin da rôle de gonvernear. 7^ Mais € il est temps de finir », comme Tavoue Ro,usseau, et il ramène Emile à Sophie, pour lui faire trouver le c paradis sur la terre », qui est l'art c de prolonger le bonheur de l'amour dans le mariage ». Rousseau a tant de peine à quitter ces deux êtres selon son cœur, qu'il reste en tiers, avec une indiscrétion déjà bien fâcheuse.

Une suite déplorable. — - « Anlle et Sophie on les Soli* taires. » — Une çrreur de goût* — Sophie et Rosine. — Mais il a fait pis. Ne s'est-il pas avisé de les reprendre dans un opuscule posthume intitulé Emile et Sophie ou les Solitaires^ de les ramener dans ce Paris qu'il avait quitté avec tant d'allégresse, où Sophie ne pouvait se rencontrer, et qui va la gâter, elle dont Rousseau disait en la formant : < Sophie aime la vertu ; cet amour est devenu sa passion dominante ». Hélas! quel triste pendant à la scène du rabot dans V&rnile que celle où l'épouse coupable arrose de. larmes de honte le seuil de l'atelier dans lequel Emile est venu cacher son déshonneur! Et comme la main s'alourdit!

' En s'obstinant à écrire cette suite pour laquelle il cherchait même^des collaborateurs, Rousseau obéissait-il à quelque scrupule de réalisme, exactement comme Beaumarchais faisant d^ 3a sémillante Rosine la dolente Mère coupablel II se peut, mais nous y étions moins préparés : salir un si beau rêve est au

moins une erreur de goût. Nous ne Taurions pas indiquée, s^il n*y avait là nn trait caractérisliqoe de Thomme et de récrivain.

Mcvileii et défkato IHiéralrei» de r • ÉmUc -. — Mais qu'il est facile d'ooblier cette erreur, et bien d*autres, en se report^Bt à V Emile \ Cesi incontestablement le cbef-d*œuYre de Roasseau. Nous avons vu d'ailleurs, au passage, quels liens intiaies le rattachent à toutes ses autres œuvres, notanunent à la Nouvelle HéUnse et au Contrat soeialj et conmient il les résume.

La composition en est lâche, bourrée de digressions, et Fauteur en convient lui-même vingt fois; mais le style en est d'une jidinirable solidité, d'un ton généralement intermédiaire entre le lyrisme imagé qui domine dans la Nouvelle Héloise et la gravite algébrique qu'affecte le Contrat social, allant d'ailleurs de l'un à l'autre avec une flexibilité parfaite. Et toutes ces qualités brillent à la fois dans la Profession de foi du Vicaire savoyard, où de bons juges, tels que V. Cousin, et D. Nisard, voyaient le chef-d'œuvre de Rousseau. Elle est en effet le chef-d'œuvre du chef-d'œuvre'. Nulle part Rousseau n'a été plus éloquent : or il est, presque de pair avec Bossuet, l'écrivain le plus éloquent 4e la J«ague française, sinon le c dieu de l'éloquence >, comme VfH^tejfiii Ifirabeau lui-ménllb, dans un élan hyperbolique d^ilmifïttion.

ouvhages apologétiques, — correspondance et opuscules

iBférèt secondaire des autres œuvres de Roasseau» sauf les • Confessions ». — Lear liste. — Les autres ouvrages de Rousseau ne font pas partie intégrante du c Système >, comme il le remarque lui-même, et n'offrent plus qu'un intérêt secondaire, même au point de vue littéraire, sauf les Confessions, Ce sont d'abord ses écrits apologétiques, qui se composent de trois autobiographies se faisant suite, à savoir : les Confessions en deux parties et douze livres, les Dialogues ou Rousseau juge de Jean-Jacques, au nombre de trois, et les dix hévenes du Promeneur solilaire; et de deux écrits polémiques, à savoir : la Lettre à Christophe de Beaumont, et les Lettres de la Montagne, au

ombre de neuf et en deux parties. .

Page 1