LES CONFESSIONS
Dans ces cinq ouvrafçes, Rousseau se raconte et se défend. Ces deux desseins qu'il ne sépare jamais, étant aussi les caractères dominants de sa Correspondance, elle se joint naturellement à ses ouvrages autobiographiques et apologétiques. Enfin, pour être complet, et achever de faire le tour de son esprit, il faut dire un mot de son théâtre et de ses opuscules.
Les « Confessions »• L'hlstoipe d'une Ame, — Rousseau a dit de ses Confessions : c C'est l'histoire de mon âme ». Pour la raconter, « il s'enlace de lui-même > comme à l'île Saint-Pierre, et se séduit si bien qu'il se déprend même de son Système. On suit curieusement dans sa correspondance l'intérêt progressif qu'il découvre dans cette recherche de son moi. En 1763, de Motiers où il commence à rassembler, à classer et peut-être à rédiger les matériaux des c Mémoires de sa vie >, il écrit à son ami Moultou : c II est certain que la vie de votre malheureux ami, que je regarde comme finie, est tout ce qui me reste à faire, et que l'histoire d'un homme qui aura le courage de se montrer intus et in cute peut être de quelque instruction à ses semblables ». Trois ans après, prenant enfin la plume pour rédiger les six premiers livres, il écrit de Wootton à Mme de Boufflers : c J'ai ici un homme qui est de ma connaissance et que j'ai grande envie de connaître mieux.... Je l'estime assez pour ne pas craindre une intimité à laquelle il m'invite. » Cet homme qu'il est si curieux de connaître mieux, c'est lui-même, et sa grande curiosité est partagée par quiconque a lu ses autres écrits. Mais l'estime que l'on a pour son talent ne doit pas ôter à tous ses lecteurs toute crainte de l'intimité qu'il leur offre. Il faut attendre l'âge de la pleine moustache, pour pénétrer dans le c labyrinthe obscur et fangeux des Confessions », comme l'appelle l'auteur lui-même, avec cette franchise dont il faisait profession.
Un « ouvrage unique par une yéracité sans exemple ». — Opposant en effet la sincérité de son dessein à c la fausse naïveté > de Montaigne qui, c faisant semblant d'avouer ses défauts, a grand soin de ne s'en donner que d'aimables », il déclare : c Je résolus d'en faire un ouvrage unique, par une véracité sans exemple, afin qu'au moins une fois on pût voir un homme tel qu'il était en dedans ».
Quelques inexactitudes que les découvertes récentes y aient montré dans le détail, on ne saurait contester que Rousseau a tenu parole à un degré inimitable. Jamais on n*a mis et on ne mettra tant d'orgueil à s*humilier et à calomnier rhumanité, en se déclarant incessamment < le meilleur des hommes », alors que Ton confesse les vices les plus flagrants. On peut remonter jusqu'aux Confessions de saint Augustin, sans trouver l'exemple d'un pareil besoin de tout dire, et le plus contrit des pécheurs, au tribunal de la pénitence, ne murmure jamais qu'à mots couverts des aveux que Rousseau étale, en les grossissant encore, à son insu, par le relief de son style.
Le style des « Confessions • . I« plus passlonnanl; de ses écrits. — Mais c'est par ce style aussi qu'il est unique. Quelle variété de tons ! quels frais tableaux du premier âge et de l'adolescence, évoqués par un prodigieux effort de sa mémoire et de sa sensibilité, retouchés avec un art consommé, et qui illuminent tant d'endroits des six premiers livres, écrits dans le calme relatif de la retraite de Wootton ! Quels sombres chapitres dans ces derniers livres, griffonnés à la dérobée, où l'on voit le malheureux s'enfonçant dans 1' « effrayante obscurité > de r c édifice de ténèbres > que ses chimériques persécuteurê élèvent autour de lui ! Quelle naïveté de traits, quelle justesse de touche, quelle bonhomie même dans cette première partie, mais aussi quelle verve sombre, quelle âpreté, quel pathétique d'accent dans la seconde ! et partout quel intérêt soutenu par la plus ardente sympathie pour le héros, ou piqué par les plus légitimes révoltes contre ses fanfaronnades ou certaines de ses franchises voisines du cynisme! Mais les nombreuses citations que nous avons dû en faire, en contant sa vie, nous dispensent de fournir ici de nouveaux échantillons de leur intérêt et de leur style.
Telles quelles, les Confessions sont bien le livre unique que nous promettait Rousseau , et certainement un de ses cinq grands chefs-d'œuvre (Discours sur rinégalité; Contrat social; Nouvelle Héloîse; Emile), Il est sans doute d'une portée moindre que les quatre autres par les idées exprimées, mais il leur est supérieur par l'intérêt, au moins leur égal par le style, et, au
Tieurant, le plus inoubliable de tous ses écrits, et même le